INTERVIEW. Prêts garantis par l'État, Plan indépendants, formations professionnelle et continue, réformes de l'assurance-chômage et des retraites... Le nouveau président de l'Union des entreprises de proximité (U2P), Dominique Métayer, est revenu en détails sur tous ces dossiers d'actualité dans une longue interview accordée à Batiactu. Pour lui, la reprise économique doit s'accompagner d'un maintien des aides et la "paix sociale" doit être préservée pour le moment d'une réforme des retraites qui jetterait de l'huile sur le feu.

Artisan maçon depuis 1973, après avoir fondé son entreprise à 18 ans et s'être installé à Verneuil-sur-Seine dans les Yvelines, Dominique Métayer est adhérent de l'antenne Grand Paris-Île-de-France de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment. En tant que composante de l'Union des entreprises de proximité (U2P), la Capeb l'a désigné candidat en vue de la présidence tournante de l'organisation patronale, qui alterne tous les quatre ans entre ses différentes entités représentant artisans, commerçants et professions libérales. Le poste s'était libéré brutalement en juillet 2020 lorsque le dirigeant d'alors, Alain Griset, a été nommé ministre chargé des petites et moyennes entreprises dans le gouvernement de Jean Castex au sortir du premier confinement sanitaire. L'intérim a été assuré pendant un temps par Laurent Munerot, prothésiste dentaire de profession et membre de la CNAMS (Confédération nationale de l'artisanat, des métiers et des services), avant que le siège ne revienne finalement à Dominique Métayer, âgé de 66 ans.

 

Dans une longue interview à Batiactu, le nouveau président de l'U2P est revenu en détails sur un grand nombre de dossiers qui émaillent l'actualité, des Prêts garantis par l'État (PGE) au Plan indépendants actuellement en préparation par son prédécesseur à Bercy, en passant par les problématiques de formations professionnelle et continue et par la réforme de l'assurance-chômage. Entretien.

 


Batiactu : Présenté par le Gouvernement comme une bouffée d'oxygène pour les entreprises françaises face à la crise du Covid, le dispositif des PGE est de plus en plus dénoncé comme une bombe à retardement pour les trésoreries des sociétés. Quelle est la position de l'U2P sur cette aide emblématique mise en place dès le début de la pandémie ?

 

Dominique Métayer : Par rapport à l'ensemble des mesures prises pour cette pandémie, je tiens d'abord à signaler que les discussions entre l'exécutif et les partenaires sociaux ont permis de mettre en place des réponses concrètes pour nous aider à traverser cette crise sanitaire et économique. En l'occurrence, la vision d'anticipation de l'U2P en la matière - sur les aides aux indépendants comme le Fonds de solidarité - a offert quelque chose à quoi se raccrocher. Le dispositif des PGE est limité, car il est fonction de la taille de l'entreprise et son montant est plafonné à 25% du chiffre d'affaires 2019. Cette aide permettait de se constituer un fonds, une trésorerie dans un contexte où tous les secteurs d'activité étaient fermés. 17% des adhérents de l'U2P (sur 3,1 millions d'entreprises) ont souscrit un PGE ; certains l'ont utilisé en totalité, d'autres l'ont seulement entamé ou pas consommé du tout. Le dispositif a été amené à évoluer, avec notamment la prolongation d'un an de différé pour le remboursement. Aujourd'hui, les entreprises ont donc jusqu'à mai 2022 pour le rembourser, et les derniers arbitrages de Bercy tablent sur une prolongation du dispositif jusqu'au 31 décembre 2021. Pour ceux qui en ont déjà souscrit un, ils ne peuvent cependant pas refaire une demande.

 

Mais c'est effectivement une bombe à retardement dans le sens où il faut voir comment chaque entreprise pourra rembourser son PGE, sachant que la durée maximale pour le faire est de 6 ans. En fonction de la situation de chaque entreprise, il y en a peut-être qui vont avoir des difficultés, car n'oublions pas que si 90% du prêt est par définition garanti par l'État, il y a 10% de reste à charge pour le chef d'entreprise. Il faudra donc rester vigilant. De notre côté, nous avons prôné de rembourser le PGE sur 10 ans. Mais ce dispositif relève aussi d'une décision européenne, avec des clauses encadrées par l'Europe, donc la France n'est pas le seul décisionnaire.

 


D'une manière générale, est-ce que les réponses apportées par l'exécutif vous paraissent satisfaisantes ? Et que proposez-vous pour la sortie de crise qui se dessine ?

 

D. M. : On commence à voir le bout du tunnel. Grâce à la vaccination, on va pouvoir retrouver des situations, des comportements plus normaux. Le but est de ne surtout pas retomber dans un quatrième confinement qui serait le coup de grâce. En 2021 et aussi en 2022, il faudra continuer à accompagner les entreprises et préparer la sortie de crise. Comme notre économie va être en convalescence, il faudra débrancher le malade au fur et à mesure, précautionneusement, et pas du jour au lendemain. Toutes les aides débloquées jusqu'à présent l'ont été massivement. Maintenant, il faut vraiment que la vaccination soit mise en œuvre, qu'on garde les gestes-barrières et qu'on redémarre l'économie comme on a pu redémarrer le BTP. C'est indispensable pour la réussite de la sortie de crise. Pour autant, rien n'est joué, il faut serrer les dents jusqu'à la fin du match. Alors oui, je salue les mesures mises en œuvre grâce au Gouvernement et au dialogue social, et je souhaite que l'on garde cet esprit avec l'ensemble des partenaires sociaux pour continuer à échanger et à trouver des solutions. Tout le monde a été constructif pour préserver l'emploi et les compétences.

 


"Je pense qu'il faudra continuer à apporter des aides au cas par cas, en fonction de la stagnation de la maladie et de la reprise économique, en proportionnant les aides au chiffre d'affaires jusqu'à la fin de la crise, dans tous les domaines et pour tous les métiers."

 


Je pense qu'il faudra continuer à apporter des aides au cas par cas, en fonction de la stagnation de la maladie et de la reprise économique, en proportionnant les aides au chiffre d'affaires jusqu'à la fin de la crise, dans tous les domaines et pour tous les métiers. Comme je l'ai déjà dit, le Fonds de solidarité a été initié par l'U2P et a été bien utile, tellement utile qu'il a été étendu à d'autres structures avec des plus grosses sommes. On a également demandé que les reports de charges sociales et fiscales soient poursuivis, pour donner la possibilité à ceux qui sont en difficulté de payer leurs échéances convenues. De plus, pour toutes les entreprises ayant souscrit des crédits avant la pandémie, nous demandons à ce que les banques revoient les échéanciers de remboursement et prévoient des ré-étalements. Ce serait quand même un comble que les entreprises soient sauvées par les PGE mais achevées par d'autres remboursements d'échéances ! Nous avons donc alerté la Fédération bancaire française et Bercy sur ce point. Tout le monde doit continuer à jouer le jeu, et les échanges devront se poursuivre après le crise, peut-être de manière moins intense mais en tout cas de manière régulière.

 


L'ancien président de l'U2P, Alain Griset, aujourd'hui ministre à Bercy, a été chargé par Emmanuel Macron de préparer un plan en faveur de la protection sociale des travailleurs indépendants. Plusieurs organisations professionnelles ont fait part de leurs propositions ; quelles sont les vôtres ?

 

D. M. : Le ministre a fixé un cadre avec quatre points : le statut du travailleur indépendant, la transmission d'entreprise, la protection sociale des indépendants et la formation professionnelle des indépendants. Tout cela est encore en arbitrage et rien n'est encore arrêté, mais je peux déjà vous dire que nous sommes très favorables à ce qui a été annoncé par le ministre sur le statut. Nous souhaitons de notre côté que le patrimoine de l'indépendant soit protégé - le principal patrimoine étant son logement - car en cas de difficultés économiques, sanitaires, climatiques, ou d'accidents de la vie, ce patrimoine n'est jusqu'à présent pas suffisamment protégé. Cette menace plane comme une épée de Damoclès au-dessus de l'indépendant qui peut tout perdre après avoir pourtant travaillé toute sa vie. Cette situation peut aussi s'étendre à l'assurance-vie, aux placements, aux livrets d'épargne… C'est pourquoi nous avons prôné une plus grande protection du patrimoine. Mais il y a un revers à cette médaille : il ne faudrait pas qu'avec davantage de protection les indépendants ne soient plus en capacité de présenter des garanties à leur banque ou de se porter caution pour des tiers, car on retournerait alors à la case départ.

 

Concernant les transmissions d'entreprises, qui sont très peu - trop peu - nombreuses, l'idée est d'essayer d'accroître la phénomène. Les entreprises transmissible sont tout à fait viables et même performantes mais des freins perturbent la démarche, comme le coût, la taxation, l'accompagnement financier… Nous proposons d'étendre le dispositif aux proches, enfants et salariés ; de le faciliter en limitant les seuils de taxation afin d'avoir une meilleure continuité du tissu économique et de ne pas perdre ces entreprises avec leur activité et leurs compétences. On demande à accompagner les repreneurs comme les cédants, en réduisant ou en prenant en charge les frais d'audit, et en exigeant du repreneur qu'il ait au moins 3 ans d'expérience dans son domaine. Bref, il faut tout faire pour simplifier les démarches et encourager la transmission.

 

Sur la protection sociale, il était envisagé de nous rattacher au régime général des salariés mais il faut faire attention à ce que les évolutions soient sans charge supplémentaire. Il existe encore des distorsions de traçabilité des cotisations, et le régime de micro-entreprise n'est toujours pas limité dans le temps. Nous demandons à ce sujet à ce qu'il soit limité à 2 ans et rejoigne ensuite le régime d'entreprise de droit commun. Il faut que les travailleurs indépendants aient des droits pleins et entiers, les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres. L'U2P a également proposé un minimum de 1.000 euros nets de pension de retraite en fin de carrière complète. En revanche, nous refusons d'avoir une assurance chômage, bien qu'on nous l'ait proposé. Pourquoi ? Car créer sa propre entreprise comporte par définition des risques et nous ne voulons pas, d'une part payer des cotisations là-dessus, et d'autre part qu'il y ait des dérives. Le but d'un indépendant est de pérenniser son entreprise et d'en dégager des marges. Il faut en fait aider ceux qui veulent franchir le pas pour qu'ils deviennent des chefs d'entreprises à part entière.

 

Enfin, trop peu de chefs d'entreprises accèdent à la formation continue : 5% seulement des travailleurs indépendants y accèdent alors qu'ils en ont vraiment besoin avec tous ces bouleversements économiques, sociaux, climatiques. On a besoin d'un accès plus facile ; certes des moyens existent déjà mais il y a un problème de cotisations et une réticence à vouloir retourner sur les bancs de l'école. L'objectif est d'accompagner financièrement et raisonnablement les entrepreneurs. Nous avons relevé encore un autre problème, qui n'est pas nouveau mais qui s'est accentué : certaines cotisations ne vont pas dans nos propres fonds de formations, elles peuvent partir dans un autre secteur car il n'y a pas forcément de traçabilité en la matière. Or, certaines caisses sont à sec alors que d'autres sont surabondantes. Il vaut donc mieux reprendre les bons couloirs et éviter les manipulations d'un espace à l'autre. Pour cela, nous demandons une meilleure traçabilité et lisibilité, pour faire en sorte que les cotisations aillent bien là où elles sont censées aller.

 


La réforme de l'assurance-chômage a déclenchée une levée de boucliers chez les syndicats, dont plusieurs (CFDT, CGT, FO) ont annoncé déposer un recours devant le Conseil d'État. Quelle est la position de l'U2P sur ce sujet délicat ? On s'interroge aussi sur l'avenir de la réforme des retraites, que beaucoup appellent à repousser vu le contexte économique et social actuel…

 

D. M. : C'est sur le volet des contrats courts que nous attirons l'attention, car certains de nos métiers qui ont besoin de personnels supplémentaires ont de fait besoin d'un certain nombre de CDD qui puissent être renouvelables. Nous refusons par conséquent que ceux qui y ont recours soient davantage taxés. Ce recours n'est pas un mode de gestion de l'entreprise mais c'est du bon sens, des pratiques rationnelles qui correspondent à une réalité économique. En pratique, les entreprises de moins de 11 salariés ne seront donc pas assujetties à un malus de cotisations au cas où elles feraient un usage dit "exagéré" de contrats courts. Le dossier de l'assurance-chômage a maintenant abouti, reste celui des retraites. On avait bien avancé sur le sujet mais compte-tenu de la crise sanitaire et des évènements précédents - mouvement des Gilets jaunes, grèves importantes à répétition dans les transports - qui ont pesé sur l'ambiance générale et l'envie des consommateurs, et qui ont par ricochet entravé le commerce pendant un certain temps, on ne voudrait pas rentrer dans une crise sociale nouvelle après le Covid. Il faut retrouver un peu de sérénité avant de reprendre le travail tous ensemble.

 


"On avait bien avancé sur le sujet des retraites mais compte-tenu de la crise sanitaire et des évènements précédents - mouvement des Gilets jaunes, grèves importantes à répétition dans les transports - qui ont pesé sur l'ambiance générale et l'envie des consommateurs, et qui ont par ricochet entravé le commerce pendant un certain temps, on ne voudrait pas rentrer dans une crise sociale nouvelle après le Covid."

 


J'estime donc qu'il vaut mieux laisser tomber ce dossier avant l'élection présidentielle et le garder sous le coude. Ce sont des problématiques évidentes et on aimerait bien savoir sur quel pied danser, d'autant qu'on a fait un gros boulot pendant de nombreux mois, mais cette crise sanitaire qui change beaucoup la donne est arrivée et les paramètres sont à retravailler. Actuellement, on a surtout besoin de ne pas jeter de l'huile sur le feu et de retrouver une paix sociale. Sur le sujet à proprement parler, le système de retraite par répartition nous semble une bonne chose, mais l'idée n'est pas non plus de faire une réforme des retraites tous les ans, surtout que cela fait déjà des années que le dossier est ouvert.

 


La ministre du Travail Élisabeth Borne s'est félicitée des excellents chiffres de l'apprentissage en 2020 - 450.000 contrats signés, un "record historique" selon elle. J'imagine que vous vous félicitez aussi de cette très bonne dynamique ?

 

D. M. : Bien sûr, mais les chiffres de 2019 n'étaient toutefois pas si mauvais que cela. Depuis la crise de 2008-2009, les effectifs d'apprentis avaient d'abord chuté de 25% avant de connaître une stagnation. Un gros travail a ensuite été fait pour relancer l'apprentissage, notamment via le plan "Un jeune, une solution" lancé durant la crise actuelle, et nous avons demandé à ce que ce dispositif d'accompagnement soit prolongé. Il y a eu aussi quelques dérives, entre autres de certains centres de formations. Mais nous devons également faire face à un gros problème d'orientation alors qu'il y a pourtant un nouvel engouement pour nos métiers. Pour nous, artisans, c'est un investissement de recruter un apprenti, alors pourquoi se décarcasserait-on à leur apprendre le métier pour ensuite les mettre dehors ? C'est vraiment un engagement, à nous de relever le challenge pour 2022 !

 


"Nous avons 30 millions de logements anciens à rénover énergétiquement, et il y a de l'engouement, grâce à - ou à cause du Covid, à chercher des logements plus grands, plus aérés. Tout cela va créer des besoins nouveaux, les lignes vont bouger et il faudra qu'on soit prêts à s'adapter."

 


L'épargne accumulée ces derniers mois par les ménages va probablement être dépensée pour consommer, créer de l'emploi et donc réduire le chômage. Alors donnons-nous les moyens, à nous entreprises, et donnons la possibilité aux jeunes de reprendre ou de créer leur entreprise grâce à leurs compétences et leur amour du métier. Il faut peut-être créer plus d'entreprises plutôt que de faire grossir celles qui existent déjà ; je pense qu'il y a du boulot pour tout le monde à partir du moment où l'on est compétent et qu'on fait plaisir à ses clients en leur livrant un chantier bien fait. C'est cette philosophie qu'il faut transmettre à nos jeunes, surtout qu'il y a de la place dans nos métiers, notamment ceux qui sont en tension. Nous avons 30 millions de logements anciens à rénover énergétiquement, et il y a de l'engouement, grâce à - ou à cause du Covid, à chercher des logements plus grands, plus aérés. Tout cela va créer des besoins nouveaux, les lignes vont bouger et il faudra qu'on soit prêts à s'adapter. Certes, nos métiers sont parfois difficiles mais apportent de l'épanouissement personnel : il y a de l'activité, des bonnes conditions de travail et une rémunération correcte.

 


L'U2P lance une plateforme collaborative baptisée "La voix des artisans" en vue des élections des Chambres de métiers et de l'artisanat d'octobre 2021. L'outil se présente comme le "cahier de doléance" des artisans, qui peuvent ainsi partager leurs avis et propositions. À un an de la présidentielle, n'est-ce pas aussi un moyen pour vous de faire remonter les problèmes du terrain pour les intégrer au débat public ?

 

D. M. : L'U2P a fait le choix d'une campagne innovante avec un slogan rassembleur qui sera également le titre de nos listes qui se présenteront aux élections consulaires. La plateforme abordera plusieurs thèmes et sera ouverte aux échanges, et nous comptons effectivement mobiliser en vue des élections départementales, régionales, consulaires mais aussi présidentielle. On a voulu cette plateforme interactive pour fédérer, faire ressortir les problématiques d'accompagnement et trouver des solutions adaptées, tout en proposant à ceux qui ne sont pas adhérents d'apporter leur pierre à l'édifice. Je pense que la plateforme va perdurer au moins jusqu'au mois d'octobre mais on la fera vivre au-delà.

 

En parallèle, notre communication est faite et relayée aux niveaux départemental et régional pour mobiliser le plus grand nombre d'acteurs économiques. Les propositions collectées sur la plateforme seront regroupées en grandes thématiques, pour le reste nous sommes ouverts à partir du moment évidemment où les propos sont corrects et pertinents. Avec ces témoignages, nous voulons coller au plus près du terrain, entendre, être le réceptacle de toutes ces voix et les répercuter au bon endroit, et notamment vis-à-vis des politiques et des futurs collègues artisans qui seront élus dans les chambres consulaires, qui sont un relais important des entreprises. Et il faut d'ailleurs continuer à encourager le bénévolat, car on ne serait pas là si nos anciens ne s'étaient pas battus. Nous devons continuer à faire avancer notre société et la faire mieux vivre.

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