VISION. L'architecte Roland Castro vient de remettre son rapport sur le Grand Paris commandé par la président de la République. Batiactu vous en présente les grandes idées et les principales pistes de réflexion.

"Une grande métropole qui soit comme une collection de villages." C'est la vision de Roland Castro, architecte, pour le Grand Paris, ou plutôt, comme il l'appelle, le "Paris en grand". Il vient de remettre son rapport sur le sujet à Emmanuel Macron. Un travail qui s'est fixé trois objectifs, comme il l'a expliqué à un groupe de journalistes réunis lors d'une conférence de presse, le 25 septembre dans les locaux de son agence d'architecture à Paris.

 

La carte "terrifiante" des quartiers prioritaires

 

"Mon rapport contient notamment une carte terrifiante, celle des quartiers prioritaires de la politique de la ville", a-t-il commenté. "Je souhaite en finir avec ces quartiers. Nous devons nous en donner les moyens en inventant une sorte d'Agence nationale de rénovation urbaine privée, en plus de la structure publique de l'Anru. Car il n'y a qu'un seul espoir pour ces territoires : qu'ils deviennent attractifs." Autre grande vision de l'architecte, transformer le Grand Paris en "grand oasis métropolitain", dans un souci de lutte contre le réchauffement climatique. "Il y a un énorme travail à mener en matière d'agriculture urbaine, de végétalisation, de jardins partagés", a-t-il affirmé. Ces deux premiers objectifs se croisent, selon celui qui avait soutenu Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle, car la "beauté" va de paire avec le bien-vivre.

 

 

Enfin, Roland Castro en appelle à la réalisation d'un grand plan pour le Grand Paris, en s'appuyant sur les bords de Seine, les promontoires, "l'armature culturelle" des territoires, et en faisant de l'artère de l'A86 la "centralité intérieure du Grand Paris".


"Les grandes nationales peuvent devenir des avenues magnifiques"

 

Des objectifs ambitieux, qui posent bien sûr la question des moyens et de la gouvernance - ce dernier aspect étant exclu de la lettre de cadrage du président de la République. "L'une des originalités de mon rapport, c'est que je propose de mettre autour de la table des chapelets de communes partageant des intérêts communs. Par exemple, mettre face-à-face les maires de communes occupant chacune des rives de la Seine. Lieux qui devraient fonctionner en vis-à-vis, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui où chacun est tourné de son côté." Autres exemples évoqués par l'architecte, réunir les maires des cités établies autour des aéroports d'Orly et de Roissy, autour d'un promontoire, du parc de la Courneuve, du canal de l'Ourcq... "Les grandes nationales peuvent devenir des avenues magnifiques", assure Roland Castro. Cette vision collaborative, qui correspond un petit peu à l'esprit des campagnes du type Réinventer Paris (auxquelles l'architecte rend hommage), permettrait de 'court-circuiter' les corporatismes propres à l'administration française.

 

Sortir d'une vision strictement administrative

 

C'est autour de cette philosophie que Roland Castro souhaiterait mobiliser l'État, les collectivités et les citoyens. "L'État peut libérer les forts et les promontoires dont il a le contrôle, mais aussi déclencher des discussions entre les différents grands acteurs qui dépendent de lui - SNCF, RATP, VNF, port autonome de Paris, marché de Rungis...", détaille l'architecte. Il invite aussi les pouvoirs publics à sortir d'une vision uniquement administrative et parfois craintive, notamment en matière d'inondabilité. "On sait gérer la beauté de la ville tout en respectant les règles d'inondabilité", assure-t-il, fustigeant des périmètres d'inconstructibilité "assassins".

 

En ce qui concerne les maires , en sus de permettre aux communes concernées de s'appeler également "Paris" (par exemple, Paris-Versailles), Roland Castro prône un travail de leur part pour rendre les zones d'habitations plus villageoises. "Cela fait longtemps que je tiens ce discours", observe l'architecte. "Mais j'ai des preuves de ce que j'avance. Par exemple, en 2005, il n'y a pas eu d'émeutes dans les quartiers sur lesquels j'ai travaillé. Plus c'est moche, moins bien les citoyens vivent." Il en appelle également à un travail de fond avec les gestionnaires de centres commerciaux, pour récupérer l'espace des parkings, retisser les liens entre les parcelles et les pôles.

"Paris vit sur le legs du despotisme"

 

C'est aussi plusieurs messages à l'adresse des architectes, urbanistes et décideurs que Roland Castro a souhaité faire passer. "Il faut scénariser avant de réaliser des projets", martèle-t-il ainsi, estimant que le mode classique des concours d'urbanisme ne sera pas adapté. "Il faut établir un rapport de confiance entre les élus et un scénariste. Car aujourd'hui, tout l'aménagement se base sur des pointillés administratifs." Quant aux projets des architectes, ils semblent, d'après lui, trop souvent constituer des "prouesses architecturales" plutôt que de faire preuve de "sympathie" pour les bâtiments existants qui les entourent. C'est en tout cas sur les bases du dialogue démocratique que Roland Castro entend lancer cette dynamique, et parvenir à des résultats aussi convaincants que ceux atteints sous le Second empire ("Les grandes villes ont été faites despotiquement, et Paris vit sur le legs du despotisme", note-t-il en passant, faisant notamment référence au travail du baron Haussmann).

 

"Rien n'a été fait de sérieux concernant Paris depuis le front populaire", assure par ailleurs Roland Castro. "Trois erreurs se sont enchaînées : le mouvement moderne a inventé le zonage et les grands ensembles ; une bêtise gaullo-communiste a cassé le département de la Seine ; et les villes nouvelles n'ont rien résolu, ont été réalisées de façon trop technique". Reste à savoir les suites concrètes qu'Emmanuel Macron souhaitera apporter à ce travail en forme de fresque d'avenir.

 

Plateau de Saclay : vers un "désastre industriel" ?
Le projet du plateau de Saclay, pour Roland Castro, est "mal barré". "Nous sommes partis pour un désastre industriel", assure-t-il. "Si l'on n'y fait pas une montagne Sainte-Geneviève, cela sera un échec. Nous ne pouvons pas faire un effet 'La Défense' à chaque station du Grand Paris express, et se fichant du reste. Nanterre n'a jamais profité une seconde de l'existence de la Défense..."

La Défense, le parfait contre-exemple

Le quartiers de La Défense constitue d'ailleurs une sorte de contre-exemple de ce qu'il faudrait faire, selon Roland Castro. "Regardez comment sont les gens, là-bas, ils foncent droit devant eux, ils ne se promènent pas. Nous subissons un manque de pensée du lien. Plus il y a une diversité de bâtiments, de publics, d'usages, mieux cela fonctionne."

 


Le "Paris en Grand" est-il compatible avec la loi Elan ?

Le projet de loi Elan, en phase finale d'adoption par le Parlement, est-il compatible avec la vision de Roland Castro pour ce Paris en grand ? Questionné sur le sujet par Batiactu, Roland Castro reconnaît ne pas avoir eu le temps d'appréhender le texte dans toutes ses subtilités. "J'ai signé la pétition qui contestait certains aspects du projet de loi [lire notre article ici, NDLR]", nous explique-t-il. "Je suis toutefois favorable à une forme de dérégulation en matière de normes accessibilité, et je ne suis pas partisan de l'idée de contraindre les organismes HLM à avoir recours au concours d'architecture."

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