INDUSTRIE. Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, et le président-directeur général d'EDF, Jean-Bernard Lévy, se sont vu remettre ce 28 octobre 2019 un rapport portant sur la construction de l'EPR de Flamanville et ses nombreuses difficultés. Le document pointe du doigt une filière nucléaire française en proie à "une certaine déliquescence".

"Un manque de rigueur inacceptable." Les responsables politiques n'ont pas fait dans la dentelle ce 28 octobre 2019 : Jean-Martin Folz, ancien président-directeur général du groupe automobile PSA, a rendu ce jour un rapport portant sur la construction de l'EPR de Flamanville, dans la Manche, au PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy, ainsi qu'au ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire. Pour rappel, le patron de l'énergéticien avait commandé ce rapport en juillet dernier pour effectuer "une analyse des raisons qui avaient conduit au choix de l'EPR, des causes des retards successifs et des écarts entre les prévisions initiales et les coûts à terminaison de la construction de ce réacteur" à eau pressurisée de nouvelle génération. Et pour cause : la facture finale du chantier est passée de 3,3 milliards d'euros en mai 2006, à 12,4 milliards en octobre 2019. Quant à la date de livraison de la centrale, elle a été repoussée de juin 2012 (pour la mise en service industrielle) à fin 2022 pour le chargement du combustible nucléaire.

 

"La filière nucléaire doit se resaisir"

 

"Une estimation initiale irréaliste", "une gouvernance de projet inappropriée", "des équipes de projet à la peine", "des études insuffisamment avancées au lancement", "des relations insatisfaisantes avec les entreprises", "une perte de compétences généralisée"... Le rapport de Jean-Martin Folz n'y va pas par quatre chemins et dresse un portrait au vitriol de la filière nucléaire tricolore, dénonçant "une certaine déliquescence de la filière au cours des années". "Nous avons trop cru au contrôle et pas assez à la prestation de qualité", a estimé l'ancien patron de PSA. Le Gouvernement, qui a rappelé qu'EDF était détenue à hauteur de 83% par la puissance publique, en a pris acte : pour Bruno Le Maire, le chantier de Flamanville témoigne d'un "manque de rigueur inacceptable", illustrant des "problèmes de compétences et de structuration de la filière".

 

Aux yeux du locataire de Bercy, "des progrès importants restent à faire", et il s'agit d'en "tirer toutes les conséquences". "La filière nucléaire doit se resaisir", a prévenu le ministre de l'Economie, qui a demandé à Jean-Bernard Lévy de mettre en oeuvre un plan d'actions, basé sur le rapport, et divisé en 6 axes : "la gouvernance des grands projets d'EDF", "l'amélioration de la coordination entre EDF et Framatome pour parvenir à une intégration industrielle de la plus haute qualité", "un dialogue plus étroit entre l'Autorité de sûreté nucléaire et EDF pour que notre niveau de construction soit au niveau de nos exigences de sûreté en exploitation", "un plan de compétences de la filière nucléaire, portant notamment sur les métiers critiques comme les soudeurs [en référence aux anomalies techniques constatées sur des soudures de générateurs de vapeur sur différents réacteurs, ndlr]", "l'établissement des responsabilités tout au long de la chaîne de production qui pourront conduire à une réorganisation des équipes", "la prise en compte du retour d'expérience de Flamanville 3 sur les projets à l'exportation, en particulier Hinkley Point [en Grande-Bretagne, ndlr]". Un plan d'actions que le PDG du groupe doit rendre dans un mois, sachant qu'un point d'étape doit être effectué fin 2020 pour préparer les décisions du président de la République sur le nucléaire français.

 

"Un constat d'échec" pour un secteur industriel plombé par les anciennes rivalités entre EDF et Areva

 

Le patron de l'énergéticien prend toutefois ses responsabilités : "C'est une réalité, la filière nucléaire française traverse des moments difficiles. C'est un constat d'échec que je partage. Mais nous allons redoubler d'efforts. Ma responsabilité est de rehausser le niveau de compétences." Soulignant que le secteur avait été plombé par les rivalités entre EDF et Areva (devenue depuis Framatome), Jean-Bernard Lévy a précisé que la création, en 2017, de la filiale Edvance devait justement regrouper les compétences en ingénierie des équipes de l'énergéticien et du constructeur d'équipements atomiques pour unifier la filière et ne plus tomber dans les mêmes travers. En 2018, la création du Gifen, le Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire, a aussi été motivée par cette volonté de simplification et de clarification : 190 grands donneurs d'ordre, grands groupes, ETI, TPE-PME, micro-entreprises et associations sont rassemblés dans cette structure pour soutenir le développement économique, valoriser les savoir-faire et renforcer la visibilité de l'industrie atomique française.

 

Pas question pour autant de dénigrer l'énergie nucléaire : mettant en avant les deux EPR de la centrale de Taishan, en Chine, qui fonctionnent depuis plusieurs mois sans rencontrer le moindre problème, Jean-Bernard Lévy confirme au Gouvernement qu'il a bien "l'intention de [lui] présenter un plan d'actions d'ici un mois" : "La technologie EPR est éprouvée. Elle fonctionne bien depuis un an à Taishan, et répond plus globalement aux besoins de beaucoup de pays. C'est aujourd'hui le réacteur nucléaire le plus puissant au monde." Car l'atome reste aujourd'hui indispensable : "Nous avons plus que jamais besoin du nucléaire pour la transition énergétique. Une part substantielle d'électricité d'origine nucléaire devra faire partie du mix énergétique mondial si l'on veut atteindre les objectifs bas-carbone."

 

L'exécutif espère avoir toutes les cartes en main à la mi-2021

 

Tandis qu'Elisabeth Borne espère être en possession de l'ensemble des études sur le sujet à la mi-2021, Bruno Le Maire remet les points sur les "i" : "Il n'y a qu'un seul Etat, et il joue son rôle. Il ne peut pas y avoir d'Etat dans l'Etat. [En référence à ses propos quelques jours auparavant sur le rôle et la place d'EDF, ndlr.] Nous avons confiance en EDF et en Jean-Bernard Lévy pour redresser la barre." Et d'assurer que le rapport de Jean-Martin Folz ne sera pas un énième rapport de plus empilé sur une étagère : "C'est un exercice de rupture et il est assumé comme tel. C'est un exercice sans précédents dans sa transparence et dans ses ambitions, et il est assumé comme tel, pour remettre la filière nucléaire française au niveau d'exigences auquel elle doit être." Si l'orage commence à gronder pour EDF, Jean-Bernard Lévy a maintenant un mois devant lui pour dissiper les nuages.

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