TECHNOLOGIE. L'imagerie satellitaire est employée à large échelle dans le cadre des chantiers du Grand Paris Express. Par interférométrie radar, les spécialistes de Tre Altamira, sont capables de suivre les déformations du sol au millimètre près et de visualiser les impacts des travaux de génie civil. Anne Urdiroz (responsable commerciale) et Fifamè Koudogbo (chef de projet) nous en disent plus.

Bien qu'ils orbitent à plusieurs centaines de kilomètres de la surface terrestre et qu'ils se déplacent à très grande vitesse par rapport au sol, les satellites sont capables de visualiser des déformations imperceptibles du terrain ou des structures qui sont posées dessus. Une capacité qui est mise à profit par le monde de la construction dans le cadre des chantiers du Grand Paris Express. La société toulousaine Tre Altamira (groupe CLS) qui a décroché cet énorme marché, propose le suivi régulier de ce vaste territoire grâce à l'interférométrie radar, une technologie capable d'identifier des mouvements différentiels et des phénomènes de tassement ou de soulèvement. Anne Urdiroz, la responsable commerciale, nous explique : "Les prémices remontent aux années 1990, avec les satellites ERS, lorsqu'une équipe du CNES a utilisé deux images radar de la Californie, avant et après un tremblement de terre, et a été capable de définir la magnitude et le périmètre du séisme. Dans les années 2000, l'utilisation conjointe de 20 à 30 images radar permettait d'identifier des points stables, retrouvés dans chaque cliché, et nécessaires à l'interférométrie".

 

Rien n'échappe aux ondes radar

 

Précisément, la technique consiste à calculer la différence de phase entre plusieurs images radar d'une zone. En milieu urbain, où les bâtiments jouent le rôle de parfaits réflecteurs d'onde, la précision peut ainsi descendre sous le centimètre et devenir millimétrique. Et la zone couverte par un satellite est immense : 50 km du nord au sud et 30 km d'est en ouest, soit 1.500 km² ! La méthode a donc été choisie par différents acteurs de l'énergie comme Total ou EDF (pour cartographier les glissements de terrain autour des barrages), ou des transports comme la RATP et la SNCF, qui scrutent leurs réseaux depuis les cieux. "Depuis 2008, nous sommes véritablement en phase opérationnelle, avec une résolution au sol qui est passée de 20 mètres par pixel, assez peu précise, à seulement 3 mètres par pixel. Ce qui est intéressant pour le bâti", poursuit Anne Urdiroz. Il est en effet possible de suivre les effets de travaux de génie civil sur toutes les structures en continu, et avec un historique sur plusieurs années. Ce qui permet d'adapter les méthodes constructives employées.

 

"La densité de points de mesure en centre-ville atteint 10.000 points/km²", précise la spécialiste. Sa collègue, Fifamè Koudogbo, chef de projet sur la mission du Grand Paris Express, renchérit : "La période de revisite du satellite au-dessus de la même scène est également améliorée. Avant elle était de 35 jours, aujourd'hui, elle n'est plus que d'une dizaine de jours, en haute résolution". La mesure n'est donc pas réalisée en temps réel, mais la méthode est couplée à mesures topographiques classiques. Et elle est capable de couvrir 500 mètres de part et d'autre du tracé souterrain d'une ligne de métro. L'ingénieure nous explique : "Le premier tunnelier est pour l'heure dans une zone où il y a peu d'infrastructures existantes. Mais il arrivera dans une zone plus dense au cours du mois. Le second tunnelier devrait entrer en action dans le secteur Noisy-Champs. Nous devrions donc avoir des résultats intéressants l'an prochain". L'interférométrie a déjà été utilisée par Crossrail, le nouveau réseau express londonien, dont le chantier a pris un peu de retard. Outre ces grands projets d'infrastructures, d'autres réalisations pourraient solliciter l'outil satellitaire, comme les urbanistes et aménageurs, à l'image de la ville de Dax qui a employé cette technologie pour suivre les déformations de digues notamment.

 

Après le drone, le satellite, nouveau couteau suisse du BTP

 

Quelles sont les limites de la méthode ? Il en existe peu, hormis des difficultés liées à la végétation et la neige, qui viennent diminuer la précision des mesures. L'orientation nord-sud de la trajectoire du satellite empêche également toute perception de déformation sur cet axe mais, dans le cas du suivi de mouvements verticaux (comme pour des travaux souterrains), cette caractéristique n'a pas d'incidence. La Société du Grand Paris prévoit déjà de suivre tous les chantiers en cours, y compris après leur livraison, en phase d'exploitation et de maintenance. Pour l'heure, elle prend en charges les coûts et donne un accès sécurisé à une centaine d'acteurs de la construction, employés au sein des différentes entreprises chargées de mener des travaux (groupes de BTP, maîtres d'ouvrage, maîtres d'œuvre…). Mais, avec le concours de Tre Altamira, la SGP entend proposer des formations pour que davantage de professionnels puissent profiter de la puissance de l'imagerie satellitaire. Anne Urdiroz et Fifamè Koudogbo ajoutent que, même si le satellite actuel ne verra sans doute pas l'accomplissement du Grand Paris, prévu au-delà de 2030, la relève sera bien assurée par d'autres engins spatiaux. Après le drone, le satellite deviendra-t-il la nouvelle coqueluche de la construction ?

actionclactionfp