ÉTUDE. C'est le principal enseignement du baromètre financier de ces entreprises sur l'exercice budgétaire 2018, réalisé par le cabinet spécialisé Watt's Next Conseil. Focus.

Les énergéticiens européens profitent globalement d'un contexte favorable, source de résultats confortables. C'est le principal enseignement du baromètre financier de ces entreprises sur l'exercice budgétaire 2018, réalisé par le cabinet spécialisé Watt's Next Conseil. Ce dernier, qui analyse le marché de l'énergie dans son ensemble (électricité, gaz naturel, énergies renouvelables, réseaux intelligents, efficacité énergétique, stockage d'électricité, mobilité électrique, etc), a produit la 5e édition de cette enquête, laquelle révèle notamment que l'ensemble des énergéticiens du Vieux Continent ont accusé une baisse de 9% de leur chiffre d'affaires l'année dernière, à 548 milliards d'euros au total. Une évolution imputable à l'application de la nouvelle norme IFRS 15. Concrètement, celle-ci s'applique depuis le 1er janvier 2018, et consiste à améliorer l'information relative aux chiffres d'affaires des sociétés de tous les secteurs d'activité. Ainsi, sa prise en compte peut apporter des modifications parfois conséquentes sur le rythme de reconnaissance du chiffre d'affaires, son montant ou encore sa marge par rapport à d'autres groupes.

 

C'est pourquoi les résultats nets sont certainement plus représentatifs du marché européen de l'énergie : d'après Watt's Next Conseil, les 25 premiers opérateurs du Vieux Continent ont réalisé près de 19 milliards d'euros de profits nets en 2018, au total, grâce à un environnement économique favorable. De plus, le secteur a employé 820.331 collaborateurs, et versé 18 milliards d'euros de dividendes à ses actionnaires, sachant que sa valorisation boursière atteint les 370 milliards d'euros.

 

Un contexte mêlant conditions climatiques, prix du CO2 et concurrence de plus en plus vive

 

Le baromètre explique en détail les principales caractéristiques du marché européen de l'énergie en 2018, à commencer par l'évolution des consommations : alors que celle d'électricité a timidement augmenté de 0,2%, celle de gaz naturel s'est rétractée de 1,5%. Une situation qui s'expliquerait par la douceur des conditions météorologiques, puisque 2018 a été l'une des trois années les plus chaudes jamais enregistrées sur le Vieux Continent. Les efforts publics comme privés de modération de la consommation auraient aussi contribué à limiter les besoins. Un autre facteur à prendre en compte est celui de la flambée des prix du CO2, étant donné que le tarif moyen de la tonne a atteint environ 16 € en 2018, contre moins de 6 € en 2017. Fin 2018, le prix moyen de la tonne de CO2 a même dépassé les 25 € ; une bonne nouvelle pour les producteurs d'électricité décarbonée. Par ailleurs, les prix de gros ont largement augmenté l'année dernière, bien que les disparités puissent être fortes entre pays. D'une manière générale, les prix de gros de l'électricité ont bondi de 23%.

 

On peut également noter la concurrence de plus en plus intense dans ce secteur d'activité, où l'on a recensé pas moins de 16 nouveaux fournisseurs d'électricité autorisés en France en 2018, et autant de nouveaux fournisseurs de gaz naturel. Nombre de jeunes pousses grignotent donc les parts de marché des mastodontes historiques. Cependant, Watt's Next Conseil observe un autre phénomène : "l'accélération du virage vers l'électricité pris par les pétro-gaziers, et avec des moyens importants. Shell et Total en sont les meilleurs exemples avec, entre autres, les acquisitions respectives de First Utility au Royaume-Uni et de Direct Energie en France." En outre, en raison de l'envolée du prix du CO2, certaines centrales, notamment à charbon, sont moins utilisées par les opérateurs.

 

Des profits élevés mais une "discipline financière" de rigueur

 

Pour en revenir aux chiffres à proprement parler, et d'abord aux chiffres d'affaires : en 2018, EDF et Engie ont respectivement réalisé 68,9 et 60,5 milliards d'euros, occupant ainsi les 3e et 4e places du classement européen. L'évolution du chiffre d'affaires consolidé est de -0,9% pour EDF et de -6,8% pour Engie, la moyenne du secteur étant de -9%. Encore une fois, l'application de la norme IFRS 15 constitue la principale explication de ce phénomène comptable, car la majorité des opérateurs a malgré cela enregistré une croissance de leur activité. Sur le plan financier, il faut également noter que "la discipline [...] est donc toujours de rigueur pour la majorité des énergéticiens européens. Les programmes de réduction des coûts s'enchaînent." En effet, Watt's Next Conseil souligne qu'Engie a lancé au début de l'année 2019 un programme baptisé Lean 2021, qui se fixe pour objectif d'engranger 800 millions d'euros d'économies à l'horizon de 2021. Il fait suite à son prédécesseur, le plan Lean 2018, qui a déjà permis de générer 1,3 milliard d'euros d'économies.

 

Quant aux profits, ils demeurent élevés : les 25 énergéticiens ont enregistré des profits cumulés de 18,9 milliards d'euros en 2018, soit une chute de 11 milliards par rapport à l'exercice 2017, où ils s'étaient chiffrés à plus de 30 milliards. L'effet de base de 2017 aurait donc inéluctablement impacté l'exercice budgétaire 2018, durant lequel 21 opérateurs ont tout de même réalisé des profits. L'année dernière, EDF et Engie ont ainsi affiché un résultat net part du groupe respectif de 1,17 et 1,03 milliard d'euros. Pour les groupes français, 2018 a en réalité été moins performante que 2017 : "Le résultat part du groupe d'EDF a chuté de 63% en raison de la dégradation du résultat financier et de la plus-value de cession réalisée en 2017 avec le désengagement partiel du capital de RTE [le Réseau de transport d'électricité, ndlr]", précise le baromètre. "Pour Engie, la baisse des profits est de 27%, principalement à cause de dépréciations d'actifs dans la production d'électricité (thermique en France et nucléaire en Belgique)."

 

Un secteur marqué par de nombreux investissements

 

Dans son étude, Watt's Next Conseil se penche de plus sur les investissements industriels des 25 énergéticiens européens : en 2018, ces derniers y ont consacré 60 milliards d'euros, contre 60,5 milliards en 2017. "Les opérateurs sont sélectifs, beaucoup d'entre eux agissant sous contrainte financière. 13 ont d'ailleurs réduit leurs investissements en 2018", notent les analystes. Les investissements ciblent en priorité le développement des énergies renouvelables et la modernisation des réseaux. Dans le top 5 des plus gros investisseurs, la France est qui plus est largement représentée : Engie occupe la 4e position, en investissant 6,2 milliards d'euros ; mais EDF décroche la palme et s'assoit à la première place du podium européen, avec 16,2 milliards, soit 27% des investissements du secteur. L'année dernière, l'énergéticien tricolore a fléché 1 milliard vers les énergies renouvelables, et environ 4 milliards vers les réseaux.

 

Ces chiffres sont certes quasiment similaires à ceux de ses concurrents, mais c'est sur le nucléaire qu'EDF se démarque : en 2018, le groupe "a investi près de 7 milliards d'euros dans le nucléaire, aussi bien dans le parc existant que dans la construction de nouvelles unités (Flamanville 3 et Hinkley Point C). EDF est d'ailleurs l'un des rares opérateurs européens à continuer à miser sur le nouveau nucléaire", autrement dit les réacteurs à eau pressurisé de troisième génération, dont les deux premières unités au monde ont été mises en service à la centrale de Taishan, en Chine. Enfin, les investissements de croissance externe des 25 opérateurs européens ont atteint 9,5 milliards d'euros en 2018, un niveau comparable à celui de 2017. Engie s'est illustré dans ce domaine en procédant à des fusions-acquisitions, avec une enveloppe de 1,4 milliard, essentiellement consacrée à l'acquisition d'actifs dans les énergies renouvelables.

 

En 2018, le secteur européen de l'énergie a en outre interrompu son désendettement : alors que les 25 énergéticiens avaient diminué leurs dettes financières entre 2016 et 2017, passant de 284,3 milliards d'euros à 261,8 milliards, elles sont retombées à 264,2 milliards en 2018. Sur ce point, les sociétés tricolores font office de mauvais élèves : Engie et EDF affichent une dette financière respective de 21,1 et 33,3 milliards d'euros.

 

En 2019, la concurrence devrait s'intensifier et le mix de production va s'orienter encore davantage vers les énergies renouvelables

 

Et pour les mois à venir, quelles tendances se dessinent ? Selon Watt's Next Conseil, "rien à espérer du côté des volumes de ventes, à moins d'une fin d'année particulièrement froide. D'autant que la concurrence devrait encore s'intensifier. Il n'y aura pas de place pour tous les nouveaux entrants, mais tant que les plus petits peuvent tenir financièrement, ils prendront des parts de marché. A cela s'ajoute, bien sûr, l'offensive des pétro-gaziers." Mais les positionnements stratégiques, jusqu'à présent similaires, vont s'avérer particulièrement cruciaux - et divergents - dans les mois qui viennent : "La première ligne de fracture concerne les mix de production. Si la décarbonation de la production est une tendance lourde pour les énergéticiens européens, son ampleur est très différente selon les groupes. [...] La deuxième ligne de fracture est la remise en cause du modèle verticalement intégré. [...] Le développement dans les nouveaux business (stockage, mobilité électrique, IoT...) devrait aussi petit à petit introduire des lignes de fracture entre les opérateurs." Il semblerait donc que, plus que jamais, le secteur de l'énergie va continuer à bouger.

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