NOTRE-DAME DE PARIS. Après leur avoir remis un prix d'honneur à l'occasion des Trophées de la Construction, Batiactu vous livre les portraits d'acteurs du chantier de Notre-Dame de Paris. A la tête d'Europe Echafaudages, Didier Cuiset élève depuis 2001 le maillage de fer autour des monuments de France. Déjà à l'œuvre avant l'incendie de la cathédrale parisienne, Didier Cuiset voyait dans son échafaudage "le voile de la mariée" Notre-Dame. Une structure qui reste debout, malgré le poids des polémiques.

Il est environ dix-huit heures dans le bureau de Didier Cuiset à Jarny, commune mosellane à mi-chemin entre Metz et Verdun. Pas de télévision, ni de réseaux sociaux. Juste un téléphone portable qui s'agite pour recracher la voix de Philippe Villeneuve en sanglots : "La cathédrale brûle". Incrédule, Didier Cuiset appelle son épouse : "Ton sac est prêt", lui répond-elle.

 

"Je peux paraître coriace, mais je suis une brute gentille", confie Didier Cuiset en tapotant sur une table de bistrot. Derrière ce qu'il appelle "sa carapace", se cache le dénommé "Cuicui". Le nom de guerre que lui a attribué l'architecte en chef Philippe Villeneuve, et qu'ont adopté ses compagnons, dans cette famille de cœur que la catastrophe de Notre-Dame a enfanté.

 

Avec ses airs de quinqua rockeur, pendentif cylindrique autour du cou et chevalière au doigt, Didier Cuiset est un vieux routier de l'échafaud. En octobre prochain, il célébrera 35 ans de métier. Quand certains prennent l'ascenseur social, lui bâtit son parcours comme il édifierait son échafaudage. Des madriers aux planchers, en solidifiant les montants et les diagonales, la structure a parfois vacillé mais Didier Cuiset a toujours trouvé un garde-corps pour le retenir.

 

"Mon père avait fait les Beaux-Arts en dessin technique, tout comme mon oncle…ça a dû me poursuivre"

 

Né à Metz en 1965 à la saison des mirabelles, le garçon grandit dans les HLM de Metz-Queuleu. Une enfance 'heureuse' à taper la balle dans le stade collé aux immeubles. L'année de ses 12 ans, le décès de sa mère sonne la fin de l'insouciance. Son frère aîné, 17 ans, est 'déjà quelqu'un', ses deux petites sœurs resteront chez leurs grands-parents. Lui, l'enfant du milieu, et son aînée suivent le père en Savoie, alors missionné pour coordonner le chantier de la station La Plagne 1800.

 

'Mon père était métreur coordinateur et vérificateur. Il avait fait les Beaux-Arts en dessin technique, tout comme mon oncle…ça a dû me poursuivre", raconte-t-il, l'œil rieur. Lui-même, alors apprenti, excelle sur papier Canson : 'On me mettait toujours 18, 19, jamais 20...sous prétexte que la feuille était sale parce que j'avais passé ma main sur le crayon gras', peste-t-il.

 

Mais son penchant pour l'échafaud couve depuis bien plus longtemps. Au pied du sapin de Noël, le dépaquetage des boîtes de 'Meccano' devient rituel. Et quand il n'érige pas de grue miniature, Didier Cuiset 'construit une maison de Barbies pour (ses) petites soeurs, y compris les meubles'.

 

Dans les hauteurs savoyardes, l'adolescent entame sa première année d'apprentissage comme électricien. Trois semaines de pratique à Moûtiers, une semaine d'internat à Chambéry, et déjà pas peur du vide : 'on faisait des interventions en hélicoptère, en ski', se souvient-il. L'année scolaire se termine avec brio, '17 de moyenne générale', mais sonne le glas de la mission paternelle en Savoie.

 

'Je voulais partir à tout prix'

 

De retour dans son Metz natal, 'je me retrouve dans une autre entreprise, une autre école, une classe de 40 élèves, ce que j'ai appris en première année n'a pas encore été enseigné, et vice-versa. Je suis complètement paumé, et là tout a déraillé'. Le service militaire est encore obligatoire et Didier Cuiset n'a qu'une envie, 'se casser'.

 

Après une première demande de service long en Outre-Mer dont il se fait débouter, le jeune homme, même pas majeur, rejoint les parachutistes de Mourmelon pour sa préparation militaire. De l'autre côté de la Méditerranée, le Tchad s'enlise dans la guerre civile, et le Liban se déchire sur fond de guerre multiconfessionnelle. Qu'importe, 'je voulais partir à tout prix', persiste alors le jeune militaire. Pendant un saut à Montauban, il saigne de l'oreille et on lui signifie rapidement que l'aventure se termine là pour lui. "C'était raide", confie le Messin.

 

Cette période ouvre l'âge de la débrouille pour Didier Cuiset qui rejoint son frère aîné pour l'aider à construire sa maison. La nuit, il s'assoupit dans une toile de tente à l'arrière du chantier. Le jour, il vend des toiles cirées sur les étals des marchés. C'est peut-être à partir de là que le para déçu comprendra mieux que quiconque la valeur du mot refuge.

 

De l'entreprise Allround où il débute en tant qu'aide-monteur, 'le sbire qui tire à la corde et porte 25 kg de plateau quand il n'y pas encore d'ascenseur', Didier Cuiset traverse l'hexagone, parfois le Luxembourg à bord de sa Peugeot 304 à '1.000 francs'. Il ne compte pas ses heures à 22 francs l'une, ni celles passées à dormir dans sa voiture. 'Les parcours tiennent à peu de choses', dit-il. Pour lui, le point de bascule est à trouver chez 'Gérard et Bernadette Melin' qui l'extirpent de la banquette arrière qui lui sert de lit pour l'accueillir chez eux. 'Ce sont ces bonnes personnes au bon moment qui m'ont empêché de passer du côté obscur'.

 

'Être le premier à toucher l'inaccessible'

 

Il ne tarde pas à découvrir les monuments historiques pour lesquels il consacrera le reste de sa carrière, à commencer par le Louvre. L'envie d'indépendance le démange, même si le lourd investissement dans l'échafaudage "entre 5.000 et 6.000 euros la tonne" en a déjà refroidi plus d'un. Le nom de Didier Cuiset n'est pas inconnu dans le milieu des métiers du patrimoine, notamment dans la fratrie Lebras qui lui proposent en 2001 de le placer à la tête d'Europe Echafaudages. "C'est une partie de ma vie qui compte énormément, parce que les frères Lebras m'ont fait confiance, et que ce sentiment perdure avec la nouvelle génération, notamment Julien Lebras".

 

Dans ce deuxième chapitre de sa vie, l'artisan a continué d'embrasser la vie d'itinérance, toujours au chevet des monuments. La colonne Vendôme, la cathédrale de Limoges ou l'Hôtel de Ville de La Rochelle ont été emmaillotés des structures Europe Echafaudages. Pour Didier Cuiset, c'est moins la hauteur que "le fait d'être le premier à toucher l'inaccessible" qui alimente son adrénaline, tout comme son "plaisir" de voir ses hommes perpétuer ce geste.

 

Certains lui prêtent des mains calleuses, mais c'est avec des pincettes qu'il évoque l'art de l'échafaud. 'Ça doit être beau, élégant, résistant', plaide celui qui voulait broder 'le voile de la mariée' autour de Notre-Dame. 'Il ne vous le dira pas, mais c'est un technicien hors pair, le meilleur dans sa catégorie', souffle Didier Durand (dirigeant de la société Pierrenoel) profitant d'un instant d'inattention de son homonyme de prénom.

 

"L'échafaudage est un travail de l'éphémère"

 

En 2013, il a été décoré de la médaille de Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres pour avoir participé au sauvetage de la mairie de La Rochelle, ravagée par les flammes. 'Je ne la prends pas pour moi, mais pour notre corps de métier', dit-il en faisant défiler les photos sur son téléphone comme s'il égrenait un chapelet. Il se replonge dans les photos de chantier qui l'ont fait bourlinguer, et celles de ses enfants qu'il considère avoir trop peu vus.

 

Son entourage ne cesse de louer la robustesse de son ouvrage aux flammes, lui qui culpabilise presque de voir son échafaudage précairement debout, au milieu de la désolation. Durant ses maigres heures de sommeil, il rêve peut-être du moment où le dernier morceau d'échafaudage quittera la cathédrale. 'L'échafaudage est un travail de l'éphémère, on disparaît pour que les gens puissent mieux contempler l'Histoire', résume Didier Cuiset. Un jour, lui aussi disparaîtra de Notre-Dame de Paris, mais pas de son histoire.

 

Des portraits des acteurs à suivre sur Batiactu
Découvrez la série de portraits réalisés Batiactu de certains des acteurs de la consolidation et la restauration de Notre-Dame de Paris.
Antoine-Marie Préaut, chef du service de la conservation régionale des monuments historiques de la Drac Île-de-France

 

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