ARTISANAT. A l'heure où le déconfinement franchit une nouvelle étape, quelle est la situation des entreprises du bâtiment sur le terrain ? Batiactu a interrogé plusieurs fédérations régionales pour prendre le pouls de l'activité, et si la reprise semble bien amorcée, les incertitudes restent néanmoins grandes sur les derniers mois de l'année.

"C'est compliqué et très disparate." Alors que le déconfinement de la population française franchit une nouvelle étape en ce 2 juin 2020, les entreprises de la construction ont repris, dans leur grande majorité, le chemin des chantiers. Mais dans quelles conditions cette reprise d'activité se fait-elle, et avec quelle visibilité sur les prochaines semaines ? S'il est heureux que la machine économique redémarre après au moins deux mois de pause, les interrogations et les craintes des entrepreneurs restent nombreuses. "La reprise est plus simple en milieu rural qu'en milieu urbain", explique Arnaud Ferrero, secrétaire général de la Capeb (Confédération des artisans et petites entreprises du bâtiment) de Nouvelle-Aquitaine. "Les zones rurales se sont moins arrêtées que les zones urbaines pendant le confinement, et les campagnes comptent plus d'entrepreneurs seuls, qui peuvent donc travailler plus facilement qu'avec des salariés."

 

Les professionnels du secteur ont évidemment connu une période très creuse en mars et avril, au plus fort de la crise sanitaire, quand il fallait préserver la santé des chefs d'entreprises et de leurs salariés. Mais à ce sujet, les artisans affirment ne pas avoir rencontré de difficultés pour obtenir des EPI, "beaucoup de Capeb ayant fait le nécessaire". C'est le cas par exemple de la fédération du Grand Est, qui a rapidement investi dans plus de 16.000 litres de gel hydroalcoolique avant de les revendre "à prix coûtant" à ses adhérents. Quelques 300.000 masques FFP2 sont également proposés à "un prix préférentiel" grâce à un partenariat avec un négociant. En revanche, les problématiques d'approvisionnement en matériaux, elles, sont bien réelles : la période d'inactivité a suspendu les chantiers, et beaucoup de particuliers, coincés chez eux, ont décidé de se lancer dans des travaux et ont ainsi fini par "remplacer" les artisans. Pour la filière, l'enjeu est donc de remettre toute l'activité en place. Les problèmes d'accès aux drive-in (commandes à emporter) et aux déchetteries ont également pénalisé les entrepreneurs, même si ces sites repartent aujourd'hui en "mode dégradé". A l'échelle nationale, la Capeb a dû axer sa communication en direction des particuliers pour les inciter à (ré)ouvrir leurs portes aux artisans, et en direction des maires nouvellement élus pour mettre en place une sécurité sanitaire maximale. "Il y a une prise de conscience et de confiance de la part des particuliers", souligne le président de la Capeb Grand Est, Maurice Karotsch. "On travaille à rassurer les clients, mais il y a des contraintes pour les artisans comme pour les particuliers."

 

Pas de difficultés pour se fournir en EPI mais des inquiétudes sur les surcoûts

 

Car ce n'est pas toujours simple d'adapter le cadre de travail à ces nouveaux impératifs de santé publique : "On essaye de respecter les gestes barrières et de faire changer les habitudes, avec les EPI nécessaires et des équipes restreintes", poursuit Arnaud Ferrero. Les effectifs intervenant sur site doivent effectivement être réduits en raison de la co-activité. Globalement, la Capeb Nouvelle-Aquitaine estime avoir recouvré environ 50% de son activité d'avant-crise. L'antenne régionale, qui chapeaute 13 départements, a d'ailleurs organisé une cinquantaine de visioconférences avec ses adhérents et des conseillers locaux de l'OPPBTP durant la période de confinement pour faire le point sur le guide de bonnes pratiques élaboré avec les autorités, les syndicats et le patronat. Du côté de la région Grand Est, les artisans estiment à 70-80% le taux d'activité depuis le début du déconfinement, avec quelques disparités car certains départements sont plus "sinistrés" que d'autres, et certains corps d'état comme les métiers de la menuiserie ne relancent que partiellement leurs chantiers à cause de difficultés d'approvisionnement.

 

Mais, sur le terrain, la situation n'est pas toujours aussi limpide entre les comportements des uns et des autres : "Ce n'est ni blanc ni noir, ni simple ni compliqué. Il y a des bons comme des mauvais exemples." Comme les professionnels du secteur l'avaient déjà fait remonter, les relations avec la maîtrise d'ouvrage s'avèrent notamment un peu plus tendues sur certains sujets : "On essaye de remodifier les prix avec les maîtres d'ouvrage. Dans ce cadre, nous avons signé une charte multipartite avec la FFB (Fédération française du bâtiment), les collectivités territoriales, l'Ordre des architectes, les bailleurs sociaux… pour tenter de 'réglementer' le cadre de cette reprise compliquée, et expliquer ce qu'il faudrait prendre en compte pour une nécessaire modification des prix." Cette charte, qui ne s'oppose pas en droit et qui a fait des émules dans d'autres régions de l'Hexagone, est censée fournir "une base de négociations" pour les marchés déjà signés et qui font l'objet de surcoûts. Un point de vue qui n'est toutefois pas partagé par le président de la Capeb Grand Est : "Je ne suis pas tellement favorable aux chartes, je préfère prôner de la transparence et de la simplicité", note Maurice Karotsch. "Il faut des actions concrètes mais simples. Toutes ces chartes, ce sont un peu des usines à gaz, souvent écrites par des gens ne connaissant pas vraiment le terrain. Les vraies questions sont comment travailler, avec quels EPI, quid des enjeux de notre secteur comme les crédits d'impôts… Ce qu'attendent nos artisans, c'est du concret. C'est à nous de monter au créneau."

 

"Un automne noir" en perspective pour la fin 2020 ?

 

Pour le reste, Arnaud Ferrero reconnaît que "la région Nouvelle-Aquitaine joue vraiment le jeu, au niveau des délais de paiements par exemple, pour faire au mieux". Un constat sur la commande publique que semblent partager un très grand nombre d'entreprises de la construction depuis la mi-mars : "Il y a une responsabilité assumée de l'Etat et des collectivités, qui se sont engagés à ne pas appliquer de pénalités. Mais les maîtres d'ouvrage privés, eux, font planer cette menace", relève Maurice Karotsch. "C'est un combat que nous menons actuellement."

 

"Il y a un décalage et on risque d'avoir un problème : on ne pourra pas faire de prospection pour la fin de l'année, et avec en plus le marasme économique, il va y avoir un gros trou d'air au niveau des particuliers. Les entreprises n'ont pas travaillé pendant un sixième de l'année donc il va falloir du volume pour compenser, mais y en aura-t-il assez, notamment pour garder le personnel ?"

 

Pour l'instant, les entreprises du secteur s'activent donc à réaliser les chantiers qu'elles n'ont pas pu faire pendant deux mois. Mais pour après ? "Il y a un décalage et on risque d'avoir un problème : on ne pourra pas faire de prospection pour la fin de l'année, et avec en plus le marasme économique, il va y avoir un gros trou d'air au niveau des particuliers", prévient le secrétaire général de la Capeb Nouvelle-Aquitaine. "Il y a aussi la problématique des marchés publics, avec des maires pour la plupart installés mais pas mal de temps qui a été perdu. Beaucoup de choses font que la fin de l'année va être compliquée. Les entreprises n'ont pas travaillé pendant un sixième de l'année donc il va falloir du volume pour compenser, mais y en aura-t-il assez, notamment pour garder le personnel ?" Même prudence dans le Grand Est : "La confiance reprend petit à petit, les clients refont de plus en plus confiance. La plupart des artisans ont aujourd'hui de l'activité, mais c'est sûr qu'on ne peut pas tout reprendre du jour au lendemain", analyse Maurice Karotsch. "Je crains un automne noir, avec un besoin d'étaler nos travaux pour que nos entreprises aient de la trésorerie."

 

Craintes sur le devenir des apprentis

 

Autre sujet d'inquiétude tout aussi important : celui de l'apprentissage et de la formation professionnelle. "Est-ce que les entrepreneurs auront la volonté de former des apprentis ? Et quelle va être la valeur de leur diplôme ?", s'interroge Arnaud Ferrero. Des professionnels qui estiment en effet que les certifications obtenues par les étudiants risquent d'être "biaisées" au vu des circonstances exceptionnelles de leur année scolaire et des conditions dans lesquelles les cours et examens se sont tenus - quand ils se sont tenus. Et la question sera aussi de savoir si tous ces jeunes fraîchement diplômés auront du travail quand ils vont arriver sur le marché dans les mois qui viennent. La pandémie de coronavirus aura toutefois eu des effets positifs au sein de la profession : "Cette crise a resserré les liens, et de nouveaux adhérents ont trouvé conseil auprès de la Capeb", note Maurice Karotsch. "Dans notre région, il y a eu une vraie solidarité territoriale." La question est maintenant de savoir si ces comportements vertueux vont se prolonger à l'aube d'une crise économique et sociale que le Premier ministre Edouard Philippe a encore qualifié ce 28 mai de "récession historique".

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