INNOVATION. Le bâtiment durable et la ville décarbonée se feront avec des matériaux toujours plus performants. Lors de la 2e Convention de l'Académie des technologies, les cinq plus grands acteurs de la construction en France (Vinci, Bouygues, Eiffage, Saint-Gobain et Lafarge) étaient invités à s'exprimer sur ces aspects prospectifs.

Michèle Pappalardo, membre de l'Académie des technologies, ancienne directrice de l'Ademe et ex-chef de cabinet des ministres de la Transition écologique et solidaire, a une vision très claire de l'avenir : "Le bâtiment durable a un rôle dans la réduction des consommations et des émissions de gaz à effet de serre. Mais cela ne suffit pas. Il y a également la question de la préservation de l'environnement et de la biodiversité, de la qualité de l'eau, de l'air, de vie. Le bâtiment doit apporter des choses à ceux qui y habitent, en termes de santé. Et il y a encore une autre dimension : il faut que cela soit accessible financièrement. Tout cela fait le durable". Pour elle, "les technologies rendent possibles des choses inimaginables. Le durable n'aura pas de fin, il avancera toujours : on pourra toujours faire mieux avec moins d'impacts". Comment les cinq plus grands noms de la construction en France - Vinci, Bouygues, Eiffage, Saint-Gobain et Lafarge - travaillent-ils sur le sujet ?

 

Le directeur de la R&D et de l'innovation du groupe Saint-Gobain, Armand Ajdari, répond : "Nous sommes une industrie des matériaux (verre, plâtre, mortier) qui travaille principalement pour l'enveloppe du bâtiment et nous avons une tradition de travaux sur les procédés (…) L'innovation est lente dans le secteur et difficile à intégrer dans une chaîne où il y a eu peu de gains de productivité". Il évoque les progrès réalisés dans le verre, comme l'électrochrome qui se destine au remplacement des stores et volets afin d'améliorer le confort des bureaux et habitats. "Nous développons aussi une plaque de plâtre mécaniquement plus résistante et dotée d'une meilleure acoustique, dont la durée de vie sera plus longue". Pour lui, le principal levier pour accélérer le progrès sera actionné par les consommateurs finaux : "Il faut que les gens aient envie de bâtiments performants".

 

Après la passion du béton, un retour de flamme pour le bois ?

 

Pour Valérie David, directrice Développement durable & Innovation chez Eiffage, "La ville de demain, c'est une utopie vers laquelle on doit avancer. Elle sera capable de mesurer et de maîtriser son empreinte carbone. Nous aurons besoin de loger les gens, avec une forte pression liée à l'attractivité des grandes métropoles". Plus spécifiquement sur les matériaux, la spécialiste ajoute : "Ils seront ultra-performants, mais on voit également une relecture des anciens matériaux comme le bois, qui revient en force, ou la terre crue, un savoir-faire ancestral". Pour elle et pour Christophe Lévy, directeur au centre de R&D de Lafarge-Holcim à Lyon, les bétons à faible empreinte carbone seront des ingrédients primordiaux de la construction du futur. Ils expliquent que les industriels travaillent à la fois sur la recarbonation du matériau (la réaction chimique de stockage du carbone dans les bétons) et sur les procédés de fabrication. "Les travaux portent sur le clinker, la roche artificielle, dont les chimies différentes consomment moins d'énergie et émettent moins de CO2", détaille Christophe Lévy. Le remplacement de certains composants par des coproduits issus d'autres industries (laitiers, cendres volantes, pouzzolanes) amènera à des bétons à faible carbone. L'utilisation d'armatures non métalliques (en fibres végétales ou synthétiques) résoudra le problème de corrosion lié au pH acide du matériau. Et l'industriel annonce également plancher sur l'incorporation de fibres photovoltaïques, sur l'impression 3D et sur des systèmes constructifs composites bois-béton.

 

Chez Arbonis (groupe Vinci Construction), on s'intéresse de près à ces solutions. Jean-Christophe Terrier, directeur délégué en charge de cette filiale, relate : "Après 130 ans d'amour pour les granulats, c'est la redécouverte du matériau bois. Il n'avait jamais totalement disparu de nos villes, dans les charpentes notamment, mais on l'utilise différemment. Et sa ressource s'accroît en France. L'enjeu est d'exploiter les forêts de façon dynamique". Sur les propriétés mécaniques du bois, il ajoute : "Il se comporte bien au feu, ses réactions sont maîtrisées, mieux que l'acier par exemple. D'où un travail sur des IGH en bois de plus de 50 mètres de hauteur". Le matériau, transformé en usine pour lui conférer une meilleure homogénéité (sans nœuds, ni fentes) sera, dans un avenir proche, assemblé avec des colles "vertes", afin de parfaire son image de produit sûr et sain.

 

Pour Edward Woods enfin, directeur central Technique chez Bouygues Immobilier, l'avenir s'appuiera sur la donnée : "BIM, Big data, permettent de travailler en temps réel, en dehors des silos traditionnels. On parle ici de données géométriques en 3D, mais aussi de données temporelles, financières et énergétiques. Le véritable problème est celui de la bonne donnée, cohérente, qui nécessite une saisie rigoureuse". Selon le spécialiste, l'adoption de bons processus étendus à toute la filière de la construction permettront de transformer le monde du bâtiment. Christophe Lévy répond : "Le BIM passera d'abord par certains projets d'envergure et par les acteurs publics. Mais l'optimisation des chantiers urbains passera par des services digitaux". Raison pour laquelle Saint-Gobain regarde Amazon comme un futur concurrent potentiel… Par rapport à cette numérisation, d'autres acteurs comme Lafarge-Holcim mettent en avant la capacité du béton à s'instrumenter en intégrant des puces et capteurs, et à être mis en œuvre de façon rapide grâce à l'impression 3D. L'avenir sera donc hybride, à la fois hyper-technologique avec du digital à tous les étages afin d'optimiser l'organisation et les consommations, et vertueux, avec le recours à davantage de matériaux recyclés ou capables de servir de puits de carbone.

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