INTERVIEW. Solaire flottant, énergie thermique des mers, toitures photovoltaïques et stockage… Le président d'Akuo Energy, ETI française entièrement dédiée à la production d'énergies renouvelables, nous révèle sa vision des développements futurs de toutes ces technologies, en France (PPE oblige) et à l'étranger.

Batiactu : Vous avez été reçu à l'Elysée, le mercredi 24 octobre 2018, pour une réunion de travail avec un panel d'autres acteurs du monde de l'énergie. Quel est votre sentiment sur l'orientation qui est prise ?
Eric Scotto : La première impression est que l'objectif du gouvernement est de travailler autour de plusieurs thématiques à réduire la consommation d'énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). La mobilité a été évoquée, afin de savoir si elle devait être électrique ou hydrogène. Ce qui aura un impact en matière de souveraineté énergétique à l'avenir. Il y a un souhait de se la réapproprier. Sur le rendu de la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), qui est semble-t-il décalé, j'ai un sentiment personnel sur le rééquilibrage : c'est que la part du nucléaire dans le mix électrique, à hauteur de 50 % en 2035, semble être acquise. C'est le seul moyen d'offrir une vraie perspective pour les renouvelables. En tout cas, la réunion a été positive avec, d'un côté de la table, l'administration et les organismes de recherche, ainsi que la Caisse des Dépôts qui est impliquée dans le soutien des projets, et, de l'autre côté, des chefs d'entreprises de tailles différentes et d'historiques variés, comme EDF et Akuo. Nous avons tous été reçus ensemble.

 

Batiactu : Justement, sur le futur mix électrique français, quelles sont les solutions qui vont émerger selon vous ?
Eric Scotto : Ce qui est fondamental c'est d'arrêter de faire croire aux gens qu'avec les énergies renouvelables ce sera le chaos. Les EnR sont hyper-compétitives, prédictibles et contrôlables. Grâce au digital et à l'intelligence artificielle, qui sera un outil fondamental, il est possible de mettre en corrélation et à tout moment, offre et demande. L'IA sera même capable d'apprendre des modèles météorologiques et des modèles de comportements pour être toujours plus précis et pointu. Le stockage montera en puissance, avec une réactivité de l'ordre de la milliseconde qui repoussera les limites du confort des gestionnaires de réseaux. Chez Akuo nous sommes spécialistes du sujet et nous venons par exemple de mettre en service une batterie rapide de 4 MWh à l'île Maurice. Sur le plan technique et économique, la transition vers les renouvelables est réalisable, dès à présent, sans investissements excessifs dans les infrastructures. Comment y parvenir ? En répartissant différentes formes de production d'énergies selon les régions et les technologies. La France est un pays extrêmement riche aux ressources diversifiées. Le gisement global pour le solaire flottant est évalué à 22 GW si toutes les surfaces étaient équipées, ce qui est phénoménal. Même en appliquant des restrictions, par exemple une faible distance par rapport un poste ou une ligne électriques, ce potentiel est tout de même de 10 GW.

 

Batiactu : En dehors des classiques éolien terrestre et photovoltaïque Akuo Energy travaille à quels modes de production par exemple ?
Eric Scotto : Il faut pousser à installer du solaire sur les toitures mais avec un design adapté à la structure, pas en surimposition. Il va y avoir une évolution esthétique et technologique pour optimiser ces surfaces. Plusieurs produits existent sur le marché, ce qui est bien, et cela va se développer. Nous travaillons nous mêmes sur des tuiles solaires qui seront lancées vers le mois de mars 2019. Ces produits permettront de ne plus penser les toitures comme on le faisait hier, pour faire de l'étanchéité en venant rajouter le côté production d'électricité par-dessus, mais d'aller vers un double rôle intégré.
Toujours sur le solaire, nous avons mis en service à Piolenc une centrale photovoltaïque flottante, ce qui sera une solution intéressante pour les territoires. Nous avons acheté la licence pour la France de Ciel & Terre puis nous avons optimisé la solution de flotteurs pour qu'elle soit "made in France" et compétitive. Elle est destinée aux zones délaissées, afin d'éviter les conflits d'usage, et par exemple donner une seconde vie aux lacs de carrières, ce qui est une évolution dans la destination de ces lieux. Le solaire flottant ne présente pas de risque pour l'avifaune, ni pour l'eutrophisation des plans d'eau. De longues études sont réalisées en amont et il y a déjà un retour d'expérience au Japon et en Chine. Il y a même des effets positif sur l'évitement du "bloom" algal et sur la réduction de l'évaporation. A Piolenc, nous utilisons ce projet pour des activités connexes de soutien à la biodiversité, à la permaculture maraîchère, aux opérations pédagogiques avec les écoles et centres de loisirs. Et nous avons fait appel, pour la première fois, à un investissement participatif pour donner du sens à l'épargne des citoyens. Le solaire flottant est un gros axe de développement d'Akuo, et notre solution pourra être vendue à l'ensemble de nos confrères qui souhaitent installer leurs panneaux sur des plans d'eau, réservoirs ou lacs de barrages. Nous espérons avoir plusieurs dizaines de MW de projets en dépôt de permis de construire en 2019.
Pour les zones "offgrid", non raccordées au réseau électrique, nous avons également développé des containers solaires avec panneaux et stockage, qui se déploient aisément et peuvent être repliés à la main en cas de cyclone. En Indonésie, trois villages isolés ont été connectés et la suite sera de parvenir à le faire pour 1.000 villages dans ce pays, puis au-delà, en Asie ou en Afrique, à Madagascar notamment. Dans nos îles, comme Mayotte, il y aurait un intérêt à déployer rapidement cet accès à l'énergie.

 

Batiactu : Nous avons beaucoup évoqué le solaire, mais Akuo Energy investigue également d'autres technologies ?
Eric Scotto : Dans les énergies marines, nous sommes toujours impliqués avec Sabella sur le projet "Phares" à Ouessant, toujours avec ce prisme insulaire, qui vise à mixer différentes énergies dont l'hydrolien, l'éolien, le photovoltaïque. En ce qui concerne la thermique des mers, nous étions partenaires avec Naval Energies (anciennement DCNS), sur le projet "Nemo" à la Martinique, où nous avions fait notre part du travail en obtenant toutes les autorisations nécessaires à cette installation offshore. Mais il y a eu un changement de direction chez Naval et ils se sont aperçus qu'il y avait encore beaucoup de travail de recherche, notamment sur la conduite d'eau de mer, qui était complexe à mettre au point sur une barge. Ils ont alors décidé de se concentrer sur une autre technologie, cette fois basée au sol. Naval Energies n'a pas fourni de solution et le projet a été reforgé. Pour nous, recommencer tout le processus n'était pas possible. Akuo Energy en est donc resté là, puisque nous sommes une ETI et que nous pouvons difficilement nous engager pour des années de R&D. Mais l'énergie thermique des mers est une bonne solution, qui sera utilisée dans quelques temps. Sur l'éolien flottant, nous ne pouvons pas tout faire même si nous avons une expertise dans l'éolien terrestre, nous avons déjà beaucoup d'activités avec la biomasse et l'hydroélectricité que nous développons aussi. Sur cette dernière, nous allons d'ailleurs monter en puissance grâce à une acquisition en Europe centrale.

 

Batiactu : Votre entreprise a donc beaucoup d'ambitions !
Eric Scotto : En 2017, notre chiffre d'affaires était de 205 M€. En 2018 nous espérons faire mieux. Savez-vous qu'en cumulant notre portefeuille actuellement en opération plus celui en cours de construction et les projets déjà financés, nous atteignons 1.395 MW de puissance ? Et notre objectif est d'atteindre les 3.500 MW opérationnels dès 2022, grâce à l'éolien terrestre, le solaire, la biomasse et l'hydroélectricité. Akuo dispose de 15 bureaux à travers le monde et nous intervenons dans 30 pays, avec une forte présence en France, y compris les Caraïbes, Europe et Amériques du Nord et du Sud. Notre vrai pari d'avenir est celui des tuiles solaires. Les architectes s'empareront de ce produit et imagineront à quoi ressemblera l'habitat de demain.

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