QUATRE QUESTIONS A… Jean-Christophe Visier, directeur Energie Environnement au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), répond à nos questions sur la neutralité carbone dans la construction. Energies nouvelles, évolution des usages, économie circulaire... il aborde tous les aspects.

Batiactu : D'où vient votre réflexion publiée dans XPAir (Batiactu groupe) sur la neutralité carbone des bâtiments et cette trajectoire que vous imaginez pour l'atteindre en 2050 ?
Jean-Christophe Visier : Le point clef est l'Accord de Paris qui dit que, si l'on veut arriver à maintenir la hausse des températures à +2 °C maximum d'ici à la fin du siècle, alors il existe une quantité limitée de carbone qui nous reste à émettre avant d'être obligés de stopper toute émission non compensée par absorption ensuite. Et cette échéance n'est pas très lointaine, d'où la nécessité d'un basculement vers la neutralité carbone. Le monde du bâtiment et de l'immobilier se mobilise et de nombreux acteurs travaillent déjà sur le sujet, notamment des Foncières, pour obtenir des financements et convaincre leurs investisseurs, des ingénieurs ou des architectes. Mais que faire de concret ? Il faut se donner un schéma pédagogique simple, pour aider à penser les choses ensemble. Une chose est sûre : les solutions s'articulent autour de quatre voies complémentaires : sobriété, efficacité, énergies décarbonées et stockage du CO2.

 

Batiactu : Après les bâtiments BBC où c'est la performance énergétique qui était visée, voilà l'expérimentation E+C- qui souhaite la combiner à la réduction de l'empreinte carbone. Mais n'est-ce pas antinomique puisque en isolant davantage ou en adoptant des solutions de stockage d'énergie, on utilise plus de matière ?
Jean-Christophe Visier : L'analyse de l'empreinte carbone des produits doit toujours se faire sur leur cycle de vie. En isolant un bâtiment vous émettrez plus de carbone à la construction et lors de la déconstruction mais vous en économiserez en exploitation. Le bilan sera souvent très positif. Des calculs sur des projets E+C- montrent que l'empreinte carbone de la construction varie de 650 à 1.050 kg eqCO2/m² selon les solutions constructives employées. Grâce à l'emploi de matériaux biosourcés, il est possible de stocker une partie de ces émissions, stocker environ 180 kg eqCO2/m² est aujourd'hui réaliste. On peut donc compenser de l'ordre d'un cinquième des émissions, ce qui est encourageant. Mais cela montre aussi que la neutralité carbone nécessite plus. Le stockage dans les forêts françaises, d'environ 1 tonne/habitant, correspond à moins de 10 % de l'empreinte carbone des Français. Là encore, nous sommes loin de la neutralité. Pour aller plus loin il va falloir multiplier les approches : re-végétalisation des surfaces artificialisées, re-carbonatation du béton, voire captage actif du CO2 par exemple grâce à des micro-algues qui traiteraient les effluents d'un bâtiment et seraient ensuite utilisées comme matière première d'autres filières industrielles. L'idée c'est de réabsorber le gaz carbonique qui a été sorti du sol avec les carburants fossiles. Il y a un vrai sujet qui émerge aujourd'hui autour du stockage carbone, nous sommes loin d'avoir exploré les différentes voies sur ce sujet, c'est une voie de recherche.

 

Batiactu : Et au-delà du carbone ?
Jean-Christophe Visier : L'enjeu environnemental, en ce qui concerne les matériaux, ne se limite pas au sujet du changement climatique. Une analyse intégrant les matières rares utilisées et les déchets produits est également importante pour avoir une vision globale. Un des défis va être de passer à une économie circulaire. Pour les panneaux photovoltaïques par exemple, lorsqu'on les démontera en fin de vie, ils deviendront une source de matières. On rentre dans l'idée qu'à l'avenir les ressources viendront moins des mines et davantage de la récupération. Les filières se mettent en place, cette transition est en cours. Une fois que l'impact environnemental sera pris en compte, cela poussera la production vers des procédés plus vertueux. L'économie circulaire se fera à trois niveaux : via le recyclage des matériaux (acier, aluminium, verre, plastiques…), via le réemploi des composants (briques, tuiles ou poutrelles d'un bâtiment par exemple), et enfin à l'échelle d'un bâtiment dans son ensemble. Un édifice pourra avoir plusieurs usages successifs et il faudra réfléchir à faire "muter" les bâtiments plutôt qu'à les détruire. D'où peut-être une orientation vers des constructions "mutables", "évolutives", "modulaires", "démontables", à l'image de ce qui sera fait pour le futur village olympique de Paris 2024. C'est en tout cas dans le sens de l'Histoire du bâtiment durable tel que nous le montre l'exemple des bâtiments haussmanniens.

 

Batiactu : La conception de bâtiments neufs à très faible empreinte carbone est une chose, mais que faire pour l'immense parc existant ? Vous évoquez diverses pistes comme un changement d'indicateur pour exprimer l'intensité carbone par personne et non plus par m².
Jean-Christophe Visier : Le premier défi pour l'existant c'est sa rénovation. Mais il faut également penser à l'usage. Prenons l'exemple d'une famille de quatre personnes vivant dans une maison de 100 m², les parents et deux enfants. Un jour, c'est bien normal, les enfants grandissent et s'en vont. Les émissions au mètre carré de ce logement vont donc baisser, puisque les consommations d'électricité et d'eau chaude sanitaire diminueront. Mais pour autant, cette maison est-elle devenue plus performante ? Non, car les deux personnes qui sont parties sont logées ailleurs. En regardant le bilan des émissions par personne, la performance s'est donc, au contraire, dégradée. Or, la population française vieillit et les familles sont désormais plus petites. Il faudrait construire beaucoup si demain les gens veulent tous conserver des maisons familiales. Plutôt que de garder une grande maison certains n'auraient-il pas envie de se déplacer vers les centres villes en prenant un appartement certes plus petit mais gagner en confort ? Historiquement, le rapport surface/personne n'a cessé de croître, et cela a réduit fortement l'impact des gains énergétiques réalisés. Aujourd'hui le phénomène se tasse et la nouvelle génération est peut-être plus ouverte à certaines évolutions comme la flexibilité, l'économie du partage, les échanges de services ou le télétravail. Ce sont des tendances sociétales qui obligent à repenser intelligemment l'usage des logements et des bureaux. La sobriété ne doit pas être punitive, le défi est d'amener plus de qualité plutôt que plus de quantité. Cela aura du sens à la fois sur le plan environnemental, et sur le plan du service rendu. L'enjeu c'est d'associer plaisir et vertu.

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