RENCONTRE. A l'occasion des 60 ans du Conseil de l'artisanat de la Fédération française du bâtiment, Henry Brin, son président, revient pour Batiactu sur les tendances et enjeux des professions artisanales : représentativité, administration, apprentissage, rénovation énergétique... Interview.

En 2019, le Conseil de l'artisanat de la Fédération française du bâtiment (FFB) fêtera ses 60 ans. Son président, Henry Brin, s'est entretenu avec Batiactu pour faire le point sur les tendances et enjeux des professions artisanales : de la représentativité à la rénovation énergétique en passant par l'apprentissage et le prélèvement à la source, les artisans du bâtiment se retrouvent confrontés à des réglementations changeantes et bien souvent contraignantes, auxquelles s'ajoutent des tâches administratives du quotidien délicates à assumer pour des petites structures.

 

Batiactu : Quelle est la situation de l'artisanat aujourd'hui en France ?
Henry Brin :
On compte à l'heure actuelle 1,2 million d'artisans tous secteurs d'activité confondus, dont une majorité dans le bâtiment. Les artisans représentent deux tiers des adhérents de la FFB, et c'est la raison pour laquelle notre organisation tient à défendre la spécificité du bâtiment, là où d'autres se contenteraient de défendre le statut de l'artisan à proprement parler. En fait, nous mettons en avant le métier, qui passe avant la structure. Suite à la modification du statut de l'artisan il y a 3 ans, ce dernier n'est désormais plus considéré comme une personne physique mais morale, ce qui constitue une grande avancée pour la profession.

 

Vous célébrez cette année les 60 ans d'existence du Conseil de l'artisanat de la FFB. Quels sont les messages que vous souhaitez faire entendre, et les propositions que vous voulez soumettre à cette occasion ?
H. B. :
L'artisanat a toujours été un prérequis pour nous. Encore une fois, peu importe la taille de la structure, ce qui compte, c'est véritablement le métier. Notre vocation est d'être représentatif de toute la diversité et de toute la particularité du bâtiment : en effet, les savoir-faire et les normes sont partout les mêmes dans notre secteur d'activité, quelle que soit la taille des entreprises et des projets. Fort de cette position, nous souhaitons investir davantage de Chambres de métiers et de l'artisanat grâce aux élections professionnelles qui sont programmées dans deux ans, sous réserve de décision contraire du pouvoir politique... Nous sommes déjà majoritaires dans 28 chambres départementales sur 80.

 

Quoi qu'il en soit, notre souhait est d'organiser de meilleures négociations autour de sujets importants, comme la protection sociale, la formation professionnelle... La proximité est un élément essentiel, et nous misons pour cela sur notre connaissance des responsables politiques locaux. Ce n'est pas par opportunité, mais bel et bien pour défendre les entreprises du bâtiment présentes dans nos territoires. Si nous avons néanmoins un mea culpa à faire, c'est au niveau de la communication et du partage de compétences. Les artisans possèdent un savoir-faire mais ont du mal à le faire savoir... Pour y remédier, nous proposons donc une approche différente, qui défend pleinement la profession, en misant sur davantage d'information, de communication, d'échange et d'accompagnement.

 

Concrètement, nous porterons ces messages lors du congrès de la FFB et de l'édition 2019 de Batimat, qui fête aussi ses 60 ans d'ailleurs... Il nous faut entretenir notre capacité à relayer les remontées du terrain, des régions jusqu'à Paris, et inversement. Pour maintenir cet accompagnement des artisans, nous organisons les Rencontres de l'artisanat, soit quelques 350 réunions locales autour de 25 thèmes du quotidien du chef d'entreprise : gestion, communication, management... Pendant deux heures, les adhérents comme les non-adhérents de la FFB peuvent échanger sur ces sujets en présence de spécialistes. En favorisant la mise en relation et en mutualisant les retours d'expérience, notre but est vraiment de décloisonner l'artisanat.

 

A notre époque et dans notre société, les professions "manuelles" peuvent être déconsidérées dans l'opinion. Que faites-vous pour inciter les jeunes et même les actifs à se tourner vers le bâtiment ?
H. B. :
Nous ne laissons pas de place au défaitisme ; au contraire, nous mettons en avant la fierté et l'ouverture d'esprit de la profession qui est la nôtre. Il est cependant évident que les tâches administratives et de ressources humaines demandent énormément de temps et d'énergie à l'artisan, qui se retrouve ainsi comme un chef d'orchestre. Malgré cela, les artisans répondent présents partout dans les territoires, grâce à un maillage extrêmement dense. Les difficultés du quotidien se traduisent en fait par un isolement face à des contraintes administratives et réglementaires fortes.

 

A ce sujet, la FFB propose des solutions dédiées, comme le "GPS Artisan" : ces outils gratuits et libres d'accès permettent aux artisans de mieux parer les difficultés techniques mais aussi commerciales. Nos élus sont sur le terrain, dans les Chambres de métiers mais aussi les Chambres de commerce, et donc proches du tissu économique et social. Toutefois, le pragmatisme constitue notre ADN. Nous sommes conscients que le chômage est récurrent dans notre pays, et que la pyramide des âges tend à augmenter dans l'artisanat. La question de la transmission des connaissances, des compétences mais aussi des entreprises se pose, et nous avons besoin d'un renouvellement générationnel des effectifs.

 

Quels sont les grands enjeux auxquels l'artisanat est confronté aujourd'hui, et sera confronté demain ?
H. B. :
Savoir-faire, gestion et communication représentent le triptyque de l'artisanat. J'ajouterai qu'un artisan accompli possède un esprit sain dans un corps sain. Le point commun entre les petites et les grandes entreprises, c'est qu'elles ont toutes les mêmes emmerdes. On finit toujours par se retrouver sur les questions liées au métier ou à la formation professionnelle. En réalité, la micro-entreprise constitue la vraie injustice de notre profession : elle doit pouvoir se développer sans pour autant représenter une concurrence déloyale face au système établi. On a forcé nos entreprises à se former et à être performantes sur bon nombre de sujets - et cela a parfois été difficile pour elles -, donc forcément elles ne vont pas comprendre ou même accepter que d'autres débarquent sur le marché sans respecter tout cela. Le législateur n'a peut-être pas assez bien défini les choses. Mais on en arrive à un modèle de société un peu étrange, où les pouvoirs publics nous ont répondu que si on luttait trop contre ce phénomène, on risquait de réactiver le travail au noir... Je pense qu'on joue parfois un peu trop aux apprentis sorciers dans ce pays.

 

Quelle est votre analyse sur l'état de l'apprentissage en France ?
H. B. :
Je dis au Gouvernement : faites confiance aux entreprises ! Le bâtiment est le dernier secteur à licencier. Il existe un véritable lien affectif entre nos compagnons et leurs chefs d'entreprises. Et nous avons quelques particularités, comme le fait de nous être organisés dès 1946 pour gérer l'apprentissage, chapeauté par le CCCA-BTP, et qui impose à chaque entreprise de financer le système. A ce sujet, la loi Pénicaud nous semble comporter des satisfactions mais aussi quelques inquiétudes. Tout ce que nous voulons, c'est que nos jeunes puissent se former partout, que ce soit sur les visites de chantiers, en apprenant un métier, en rencontrant des professionnels du bâtiment, ou encore en participant aux Olympiades des métiers. Nos professions sont aujourd'hui de plus en plus techniques, avec notamment toujours plus d'exigences environnementales. On a eu tendance à oublier que l'acte de construire résulte d'une ingénierie, d'une somme de calculs. Il faut de l'intelligence dans l'acte. Et le fait qu'on observe de plus en plus de reconversions d'actifs dans l'artisanat du bâtiment témoigne de la liberté et de la créativité inhérentes à nos métiers, qui attirent des gens qui n'avaient "a priori" pas le profil.

 

Beaucoup de sujets d'actualité impactent le quotidien des artisans : le RSI a laissé la place à la SSI, encadrée par le CPSTI... En outre, les professionnels espèrent que le marché de la rénovation énergétique profitera des coups de pouce de l'exécutif de ces derniers mois.
H. B. :
Il faut laisser au CPSTI le temps d'arriver, de se mettre en place. De notre côté, nous continuons à être force de proposition, en soulignant qu'il ne faut pas commettre les mêmes erreurs et provoquer les mêmes défauts qu'à l'époque du RSI. Sur la rénovation énergétique, on a besoin de lisibilité et de cohérence. Ce marché est effectivement important pour nos TPE, et c'est pourquoi nous devons encourager une simplification des dispositifs pour les rendre plus accessibles à nos entreprises mais aussi aux banques. Ce qu'il faut, c'est de la constance dans la durée, car nos entreprises peuvent parfois engager leur pérennité en se lançant sur ces dossiers. Un chef d'entreprise a besoin d'être rassuré. Je pense que le Gouvernement serait bien inspiré de consulter des organisations comme la nôtre et ses propositions de bon sens. N'oublions pas que l'économie circulaire, c'est l'acte de construire. La FFB bataille pour la notion de mieux-disant et le développement du RSE, et discute depuis longtemps avec les ministères.

 

Avez-vous déjà des retours de vos adhérents sur le prélèvement à la source ?
H. B. :
Pour l'heure, nous sommes agréablement surpris. Même si nous n'avons pas encore beaucoup de remontées, nous avions préparé nos entreprises à ce sujet en leur conseillant de préfigurer leurs fiches de paye dès la fin 2018, pour anticiper un éventuel choc psychologique de leurs salariés. Mais celui-ci reste l'une des inquiétudes majeures, avec les demandes d'avance sur salaires. Gardons à l'esprit que, dans nos structures, le chef d'entreprise a une forte proximité avec ses collaborateurs, et dans bien des cas il est le seul interlocuteur sur un grand nombre de sujets d'ordre économique ou social. Alors qu'en l'occurrence, le seul interlocuteur valable reste évidemment l'administration fiscale.

 

Un dernier mot à l'adresse des artisans ?
H. B. :
Engagez-vous ! Le but de la FFB est de partager les savoir-faire et les retours d'expérience de ses artisans pour les sortir de l'isolement administratif. Nous sommes en mesure de jouer ce rôle de "béquille" pour sécuriser les parcours et les métiers. Dans notre profession, le taux de syndicalisation est encore trop faible. Il faut savoir investir dans son métier pour en obtenir une plus-value.

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