CLIMAT. Alors que se tient la Conférence des Nations-Unies pour le climat à Madrid (Espagne), l'organisation Future Earth publie un rapport sur les conditions météorologiques extrêmes, qui sont devenues "la nouvelle norme" et impactent le mode de vie de milliards de personnes. L'analyse se penche sur 10 nouvelles caractéristiques du changement climatique, déjà à l'œuvre ou en passe de l'être.

La Conférence des Nations-Unies sur les changements climatiques (COP25), qui se tient jusqu'au 13 décembre prochain à Madrid (Espagne), va pouvoir se baser sur un nouveau document de travail pour animer ses débats. L'organisation Future Earth publie ce 6 décembre un rapport se penchant sur 10 nouvelles caractéristiques du changement climatique à l'oeuvre ou en passe de l'être, en affirmant que les conditions météorologiques extrêmes sont devenues "la nouvelle norme" et qu'elles vont impacter - et impactent déjà ? - le mode de vie de plusieurs milliards de personnes. Dirigée par plusieurs institutions internationales et comités scientifiques, comme l'Unesco, le Programme des Nations-Unies pour l'Environnement (PNUE), le Conseil international pour la science ou encore l'Organisation météorologique mondiale, Future Earth souhaite attirer l'attention des décideurs et des chercheurs sur certains faits désormais observables à la surface de la planète.

 

Certains écosystèmes "connaissent déjà un réchauffement potentiellement irréversible"

 

Face à l'augmentation croissante des émissions de gaz à effet de serre (GES) - 2019 ayant encore enregistré un nouveau record -, le rapport de Future Earth met en lumière les progrès les plus récents dans la compréhension des causes et des conséquences du changement climatique. Le tout dans une synthèse scientifique sur le fonctionnement de la Terre, les politiques publiques mises en oeuvre ou à envisager ainsi que les enjeux sanitaires et économiques. "L'information-clé tirée des dernières connaissances scientifiques du climat est que l'objectif de Paris visant à limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C est une frontière planétaire que nous franchissons à nos risques et périls, mettant en danger toutes les générations futures", a déclaré à cette occasion Johan Rockström, directeur de l'Institut de recherche sur les impacts du climat de Potsdam (Allemagne) et co-auteur du rapport. Et le chercheur de prévenir : "Les observations de la Terre montrent que les grands systèmes dont les points de basculement sont connus connaissent déjà un réchauffement potentiellement irréversible, avec une hausse des températures de 1°C, tels que la fonte accélérée des glaciers du Groenland et de l'Antarctique occidental, l'assèchement des forêts tropicales et le dégel du pergélisol arctique [ou permafrost, partie du sol gelée en permanence, ndlr]."

 

La première caractéristique scientifique présentée par le rapport n'est guère optimiste : "le monde n'est pas sur la bonne voie" serait sa traduction la plus exacte. Les chercheurs estiment effectivement que même si les énergies propres sont en croissance et que les énergies fossiles sont en recul, les industries dépendant des ressources non-renouvelables ne cessent de croître et les gouvernements du monde ne s'engagent pas suffisamment pour réduire les émissions de GES, éloignant de fait la perspective de l'Accord de Paris. Par conséquent, le changement climatique s'avère plus rapide et plus fort que prévu : la hausse des émissions polluantes dans l'atmosphère n'a jamais atteint un rythme aussi élevé. Un exemple : les concentrations de méthane sont désormais 257% plus élevées par rapport à leur niveau d'avant la Révolution industrielle. L'augmentation de 1,5°C de la température mondiale pourrait dès lors être atteinte dès 2030 et ne pas attendre 2040, comme prévu initialement. Quant au phénomène d'élévation du niveau des mers, il est maintenant trois fois plus important que sa moyenne du XXe siècle.

 

"Plus nous en apprenons sur le changement climatique, plus nous comprenons la gravité des menaces auxquelles nous sommes confrontés", affirme Amy Luers, directrice générale de Future Earth. "Le rythme et l'ampleur des changements climatiques en cours menacent notre capacité à atteindre de nombreux objectifs de développement durable des Nations-Unies. Nous devons donner la priorité à l'action immédiate : les mesures d'atténuation, en particulier parmi les plus gros émetteurs, et l'adaptation, en particulier chez les plus vulnérables."

 

Des phénomènes météorologiques violents de plus en plus fréquents et une diminution des puits de carbone

 

D'après Future Earth, ce seront les montagnes qui cristalliseront les premiers problèmes engendrés par le changement climatique : en diminuant, les glaciers, la neige et le pergélisol vont influencer la disponibilité de l'eau, et aussi accroître les risques naturels tels que les glissements de terrain et les éboulements. A l'échelle mondiale, c'est ainsi un milliard de personnes qui sera affecté. Les forêts constituent d'autres victimes majeures, non seulement du réchauffement climatique, mais aussi des activités humaines, à commencer par la déforestation. Puits de dioxyde de carbone par excellence, elles absorbent chaque année environ un tiers des émissions mondiales de CO2. Les chercheurs de Future Earth constatent d'ailleurs une hausse des incendies forestiers dans l'ouest des Etats-Unis, en Alaska, au Canada, en Russie et en Australie, causée par des phénomènes de sécheresse prolongés. Les remembrements fonciers causent également d'importantes émissions dans l'ouest de l'Etiophie, et plus globalement dans la partie occidentale de l'Afrique tropicale. Afin de réduire cet impact non-négligeable, les scientifiques conseillent de limiter la déforestation, d'encourager le reboisement et d'instaurer des politiques de gestion durable des massifs.

 

Toutes ces situations créent de facto une nouvelle donne, "une nouvelle norme" pour reprendre l'expression du rapport : des évènements météorologiques que l'on considérait jusqu'à présent comme rares (en intensité comme en fréquence), voire improbables, deviennent de plus en plus possibles et même réguliers. Au-delà des conséquences environnementales, les sécheresses, canicules, pluies diluviennes, inondations et tempêtes ont aussi des répercussions humaines, matérielles et financières. Pour les auteurs du rapport, des mesures draconiennes doivent être instituées dès maintenant pour limiter les risques à l'échelle planétaire, mais ils estiment que des niveaux dangereux sont d'ores-et-déjà atteints dans certaines régions. La biodiversité, aussi bien terrestre que marine, encaissera des pertes comprises entre 14 et 99% de ses espèces dans le cas d'un réchauffement de 1,5 à 2°C. Ce qui débouchera sur des problèmes de stabilité des écosystèmes pourtant bien utiles à l'Homme car capables d'emmagasiner de grandes quantités de CO2.

 

Les politiques publiques environnementales sont intimement conditionnées à l'acceptation sociale

 

Les populations mondiales seront en outre impactées sur le plan alimentaire, avec une baisse de la productivité agricole et de la qualité nutritionnelle de nombre de cultures. Selon Future Earth, ce sont des centaines de millions de personnes qui seront impactées par le changement climatique, principalement les populations les plus pauvres. Les pays en développement comme les nations industrielles seront touchées sur les plans politique, économique, social et sanitaire. Ce qui fait dire aux scientifiques que la justice sociale représente un facteur important pour assurer la résilience des sociétés face au défi écologique, et que les politiques publiques environnementales sont intimement conditionnées à l'acceptation sociale, reprenant le triptyque justice-équité-répartition équitable des coûts mais aussi des bénéfices.

 

Une fois de plus, les spécialistes de l'environnement et du climat en reviennent donc à la conclusion que les enjeux écologiques doivent se concilier avec les enjeux économiques et sociaux. De plus en plus de citoyens, dans un nombre croissant de pays, se déclarent préoccupés par la voie qu'a emprunté l'Humanité, et les manifestations civiles appelant les responsables politiques à une prise de conscience climatique et à des actes forts se multiplient. Si les systèmes socio-économiques sont peut-être à la veille d'un "basculement", Future Earth précise toutefois que des mesures politiques doivent accompagner les changements d'attitudes, et que les transformations doivent être profondes et inscrites dans le long terme.

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