CONDITIONS DE TRAVAIL. L'exceptionnelle crise sanitaire et économique du Covid n'a pas épargné la santé des artisans du bâtiment : s'ils se sentent assurément soutenus dans leur travail, ils considèrent néanmoins que leur niveau de stress et de charge mentale a atteint des niveaux préoccupants.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la crise que nous traversons depuis un an est particulièrement éprouvante et anxiogène. Les artisans du bâtiment ne font pas exception : d'après la 7e édition du baromètre ArtiSanté, une enquête nationale conduite par la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb), la Chambre nationale de l'artisanat des travaux publics et du paysage (CNATP) et le pôle d'innovation Iris-ST (spécialisé dans la santé et la sécurité dans le BTP), les chefs d'entreprises n'hésitent désormais plus à évoquer clairement leur mal-être et leurs difficultés financières. Bien que très utiles, les dispositifs d'aide instaurés par le Gouvernement dès le mois de mars 2020 ne semblent pas avoir empêché la crise du Covid d'avoir des répercussions sur l'activité des artisans et, par extension, sur leur moral et leur santé. Leur confiance a même été ébranlée par le manque cruel de perspectives sur l'évolution de la pandémie et des restrictions qu'elle a engendré.

 

Chamboulement du rythme de travail et du planning de vacances

 

Les 1.769 répondants sollicités entre décembre 2020 et janvier 2021 déclarent ainsi être moins optimistes sur l'avenir de leur société (46% contre 54% en 2019), alors que dans le même temps le nombre d'entreprises dont la pérennité s'avère réellement menacée diminue, passant de 31% en 2019 à 23% début 2021. Malgré tout, les dirigeants estimant la viabilité de leur structure compromise sont 52% à avoir réussi à aborder franchement le sujet, et 27% à s'être faits aider. Un chiffre certes encore faible mais cependant en progression, ce qui prouve que les artisans hésitent de moins en moins à se lancer dans une démarche d'accompagnement, après s'être grandement informés sur ce sujet. C'est ainsi que 69% des répondants affirment savoir vers qui se tourner cette année si jamais leur entreprise était menacée, contre 59% en 2019.

 

L'autre enseignement de ce baromètre réside dans le bouleversement du rythme de travail : si la majorité des structures ont arrêté leur activité au minimum pendant une à deux semaines lors du premier confinement sanitaire du printemps 2020, les patrons ont tout de même été 95% à continuer leurs tâches administratives durant cette période, évidemment pour des démarches en rapport avec la crise : demande d'aide, d'activité partielle, mise en place de règles de sécurité... Le lien social propre à l'entreprise a aussi été tant bien que mal préservé par 80% des dirigeants, qui ont tenu à maintenir le contact avec leurs salariés, que ce soit par téléphone ou par mail.

 

Cela dit, la prépondérance de l'administratif n'a pas empêché le temps de travail de diminuer légèrement : 47% des artisans assurent travailler entre 6 à 7 jours par semaine, contre 54% en 2019. Pour la deuxième année consécutive, la proportion de chefs d'entreprises travaillant plus de 60 heures par semaine baisse une nouvelle fois, passant de 21% en 2019 à 18% début 2021. Le confinement de mars 2020 a en outre grandement impacté les congés : 48% des dirigeants déclarent que cette période inédite a chamboulé leur planning de vacances, dont 27% qui ont dû les revoir à la baisse et 21% qui n'en ont pris aucune. Au final, 41% se sont octroyés moins de deux semaines de congés, contre 30% en 2019 ; ce qui a entraîné logiquement une augmentation de la fatigue ressentie en fin d'année.

 

Moins de problèmes de santé mais plus de stress

 

Les artisans sont toutefois de plus en plus nombreux à juger leur état de santé satisfaisant (82% contre 72% en 2019) et la qualité de leur sommeil correcte - 63% affirment dormir entre 6 et 8 heures par nuit, une statistique proche de celle de l'ensemble de la population française qui dormirait en moyenne 6h42. Le sommeil étant là, la fatigue recule mais seulement en partie : en effet, 49% se disent assez fatigués voire très fatigués (ils étaient 58% en 2019), et 67% avouent avoir des troubles du sommeil. Ces chiffres sont quoi qu'il en soit plutôt positifs, ce qui est une première depuis quatre ans selon les auteurs du baromètre. Mais la santé ne concerne pas que le physique, elle englobe aussi le psychologique, et sur ce point la tendance s'aggrave : la proportion d'artisans se considérant comme souvent voire très souvent stressés est en hausse et atteint 60%. En cause, bien sûr, la crise sanitaire et économique. Les chefs d'entreprises dont l'activité est menacée sont évidemment les plus frappés par les inquiétudes et l'angoisse (82%).

 

"Le poids des démarches administratives, la charge de travail, les contraintes de délais continuent de peser sur les artisans puisqu'ils sont de plus en plus nombreux à percevoir leur travail comme étant mentalement exigeant", commente le baromètre. Cette charge mentale empiète inévitablement sur la sphère privée, dans la mesure où 85% d'entre eux disent avoir du mal à trouver le juste équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. "Or, lorsque ces contraintes sont cumulées, il y a un risque que ce 'sur-investissement' soit nuisible pour la santé de l'artisan et se traduise par un épuisement émotionnel qui peut mener au 'burn-out'", poursuivent les auteurs. C'est précisément le cas de 32% des répondants qui déclarent avoir rencontré des problèmes psychiques pendant l'année 2020. Mais, et c'est une bonne nouvelle, les artisans sont de plus en plus nombreux à oser franchir le pas pour faire part de leur mal-être et recevoir un soutien psychologique.

 

3 artisans sur 4 affirment avoir le moral

 

Autre fait positif : la plupart des artisans consultés dans le cadre de cette enquête considèrent avoir pu tirer un voire plusieurs enseignements positifs de la crise du coronavirus. Par exemple, 34% ont "mis à jour" le volet administratif de leur entreprise, pendant que d'autres ont pu réfléchir à leur activité et envisager de se développer sur de nouveaux marchés. Au bout du compte, 75% des répondants affirment avoir le moral ; une donnée qui s'explique principalement par la très bonne tenue du bâtiment à compter du premier déconfinement, l'activité reprenant rapidement et de manière importante. Le soutien des pouvoirs publics n'est pas non plus remis en cause dans l'écrasante majorité des cas, puisque 76% disent s'être sentis aidés et accompagnés par les dispositifs d'aide, et notamment pour mettre en oeuvre les mesures sanitaires nécessaires à la poursuite de leur activité. Sur ce point, le comptable et les organisations professionnelles ont joué des rôles non-négligeables, avec respectivement 69% et 66% des chefs d'entreprises qui déclarent en avoir reçu une aide précieuse.

 

Un constat donc globalement positif mais qui appelle à la vigilance : "Nous restons évidemment en alerte sur l'état de stress toujours élevé chez les chefs d'entreprises", souligne le président de la Capeb, Jean-Christophe Repon, qui ajoute cependant : "L'excellente nouvelle, c'est que nous constatons cette année une véritable libération de la parole de nos artisans qui sont davantage enclins à se faire aider". Un phénomène auquel a probablement participé la presse, estime Cécile Beaudonnat, responsable des questions de santé-sécurité à la confédération : "Le rôle des médias qui ont largement abordé les conséquences psychologiques du confinement a certainement débloqué certains tabous auprès de certains chefs d'entreprises qui n'ont pas hésité à en parler".

 

"[...] lorsque [le chef d'entreprise va] bien, l'entreprise ne s'en porte que mieux"

 

Le constat serait toutefois plus inquiétant du côté des travaux publics : "Le stress éprouvé par les chefs d'entreprises découle souvent d'une surcharge de travail, de difficultés de trésorerie ou des incertitudes liées à l'activité. Sur ce dernier point, l'indice de confiance de nos chefs d'entreprises mesuré lors du dernier point conjoncture de la CNATP est inquiétant et les rares moments d'échanges et de convivialité en cette éprouvante année Covid sont des facteurs aggravants", alerte Françoise Despret, présidente de cette autre branche de l'Union des entreprises de proximité (U2P). Qui en tire malgré tout une conclusion positive : "Cette crise sanitaire aura néanmoins permis d'évoquer plus encore ce fléau du stress et de communiquer sur des possibilités de se faire accompagner. Si les chefs d'entreprises artisanales travaillent beaucoup, s'écoutent peu... ils commencent à s'ouvrir à la possibilité de se faire aider, conscients que lorsqu'ils vont bien, l'entreprise ne s'en porte que mieux."

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