RÉSISTANCE AU FEU. La société Efectis, spécialiste en "science du feu", a reproduit un pan de la façade de la tour Grenfell pour mener des tests. Eric Guillaume, son directeur général, nous donne les enseignements de ces tests, quelques jours après la divulgation d'un rapport détaillant les causes techniques du drame.

Nous connaissons à présent, depuis la divulgation par la presse britannique d'un rapport d'experts, les causes techniques du drame de la tour Grenfell, qui a fait 71 victimes, à Londres, en juin 2017. Mais un autre acteur spécialiste de l'incendie, la société Efectis, a également effectué une série de tests en grandeur nature pour évaluer la résistance au feu de la façade de la tour Grenfell et comprendre les causes de l'ampleur du sinistre. Eric Guillaume, son directeur général, nous en livre les principaux enseignements.

 

Batiactu : Avez-vous pris connaissance des éléments contenus dans le rapport de BRE qui a fuité dans la presse britannique ? Qu'en pensez-vous ? Êtes-vous surpris ?

 

Eric Guillaume : Dans le cas d'une façade ventilée, comme il y avait à Grenfell, l'air doit circuler. Sauf en cas d'incendie, évidemment, pour éviter l'effet cheminée. Il faut alors installer des produits qui assureront un recoupement de la lame d'air, un compartimentage (ce que les Anglais appellent les «cavity barriers»). Dans la tour de Londres, les produits qui ont été utilisés pour assurer ces recoupements de lames d'air sont intumescents : ils doivent être chauffés pour gonfler, combler l'espace de manière à empêcher l'effet cheminée. La première question qui se pose est donc de savoir s'ils ont été correctement mis en œuvre, ce qui ne semble pas être le cas.

 

 

Mais même si ces produits de compartimentage ont bien fonctionné sur Grenfell, le système de la façade était de toute façon inadapté, la mauvaise qualité du parement disparaissant rapidement rendant caduque l'effet de la barrière de recoupement. Ce sont du moins les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, chez Efectis, après avoir effectué plusieurs tests en grandeur nature sur le modèle de la façade de la tour Grenfell. Nous avons testé trois types de panneaux de façades, plus ou moins résistants au feu, et plusieurs isolants, combustibles ou non. Les résultats donneront lieu à un article scientifique publié dans les semaines à venir.

 

Batiactu : Quels sont les enseignements à tirer de cette expérimentation ?

 

Eric Guillaume : Nous en tirons divers enseignements, qui recoupent et parfois complètent les analyses du BRE. Ainsi, la méthode de la 'cavity barrier', ou des recoupements de lame d'air, tels qu'ils ont existé sur la tour Grenfell, ne fonctionnent que si l'on met en place des matériaux de façade qui restent intègres durant l'incendie. Or, sur la tour de Londres, avaient été installés des panneaux qui avaient une résistance quasi-nulle au feu, en aluminium composite et polyéthylène (ACM-PE). Ces produits n'auraient jamais dû être utilisés en parement d'une tour mais, au mieux, d'un immeuble d'un ou deux étages. Le fabricant de ces panneaux, d'ailleurs, précise qu'ils ne sont pas à utiliser sur des immeubles de grande hauteur. Puisque, si on utilise ce type de matériaux, la propagation est rapide et la cavité n'est pas recoupable. En effet, les matériaux de façade brûlent, fondent, et par définition il ne peut plus y avoir de compartimentage puisque l'une des parois disparaît. Ainsi, il n'est plus question de neutraliser la lame d'air. Si un matériau plus performant au feu avait été choisi en lieu et place de ces panneaux, le scénario aurait été très différent.

 

Batiactu : D'après vos tests, qu'en est-il du rôle de l'isolant dans la propagation du sinistre ?

 

Eric Guillaume : Un autre enseignement que l'on peut tirer de notre expérience, c'est qu'entre l'isolant et le panneau, c'est la qualité du panneau qui influe le plus sur l'intensité d'un sinistre et la propagation des flammes. Car, avec les panneaux peu résistants au feu qui ont été installés sur la tour, même si vous mettez un isolant incombustible de type laine de verre ou laine de roche, les dégâts sont presque semblables - nous restons ici, bien sûr, dans le cadre d'une façade ventilée. Pour résumer : quel que soit l'isolant, le système de la tour Grenfell contre l'incendie aurait pu fonctionner, mais il aurait fallu que les panneaux de façades soient plus performants. Les produits n'étaient clairement pas adaptés à la situation, c'était le maillon faible.

"Ce ne sont pas les produits de façade qui ont causé des morts"

 

En plus de cela, le rapport pointe le problème des précadres des fenêtres. C'est un mauvais choix technique, car les fenêtres n'étaient pas au droit de la maçonnerie, ce qui a pu permettre au feu de pénétrer à l'intérieur du bâtiment. Et s'il y a eu des victimes, c'est surtout à cause de cela. Contrairement à ce que j'ai parfois pu entendre, ce n'est pas le feu en façade qui a causé des morts, ce ne sont pas les produits de façade : c'est le feu qui est entré à l'intérieur des appartements, et la fumée qui s'est propagée, donc la conséquence de feux multiples d'habitations, simultanés.

 

Batiactu : Comment de telles erreurs de construction ont-elles pu se faire ?

 

Eric Guillaume : Au Royaume-Uni, il faut savoir que les validations des méthodes se font sur papier («Desktop studies»), et sur la base d'un seul test réalisé grandeur nature sur un système de façade particulier. Mais les résultats de ce seul test sont exploités de manière aventureuse, pour valider de nombreuses autres variantes, alors qu'aucune expérience à échelle réelle n'a été faite. Ce qui amène à ce type de situation, c'est-à-dire un grand n'importe quoi. Les extensions d'application doivent être étayées par des résultats expérimentaux pertinents, selon des protocoles normalisés, pour avoir un sens.

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