FINANCES. Selon un rapport d'Oxfam, le secteur bancaire français ne serait pas un champion des investissements dans les énergies renouvelables : pour dix euros accordés à des projets énergétiques, sept iraient à des énergies carbonées contre seulement deux à des EnR… Un comble alors que s'ouvre la COP24 et que le gouvernement français affiche l'ambition de se désintoxiquer des fossiles.

Après la COP21 de Paris, dans les deux années pleines qui ont suivi (2016 et 2017), malgré les engagements nationaux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et tenter de limiter la hausse des températures moyennes du globe à 1,5 ou 2 °C à la fin du 21e siècle, les banques françaises ont continué à soutenir largement les énergies carbonées. C'est ce qui ressort du rapport Oxfam sur l'analyse de la répartition des financements énergétiques entre énergies fossiles d'un côté (pétrole, gaz et charbon) et énergies renouvelables de l'autre (éolien, photovoltaïque). Sur la période considérée, près de 43 Mrds € sont allés aux sources carbonées contre moins de 12 Mrds € aux énergies vertes et moins de 6 Mrds € aux "autres énergies" (nucléaire, hydraulique, biomasse), "alors que la situation climatique exigerait qu'elles fassent au moins l'inverse", s'indigne l'ONG.

 

En retard sur la transition

 

En d'autres termes, pour 10 € mobilisés par les banques françaises dans des projets énergétiques, 7 € sont allés à des ressources polluantes, et seulement 2 € à des renouvelables. Détail étonnant, le charbon, la plus sale de toutes les énergies pour l'atmosphère, a réussi à obtenir à lui seul plus de 5 Mrds € de financements (8 % du total). Et ce constat est valable pour les trois grands groupes français que sont BNP Paribas, Société Générale et Crédit Agricole, qui représentent la majorité des investissements (environ 12 Mrds € chacun pour les énergies carbonées et 3 Mrds € chacun pour les décarbonées). Oxfam fait remarquer : "Derrière le discours des banques, se cache une tendance qui va à l'encontre de la transition énergétique. Entre 2016 et 2017, les banques ont réduit leurs financements à destination des énergies renouvelables, qui accusent un recul de 1,85 Mrd € en 2017 par rapport à 2016… alors que les financements vers les énergies fossiles augmentent dans le même temps d'un montant quasiment équivalent (+1,8 Mrd €) !"

 

Le rapport détaille : "Même si BNP Paribas a pris l'engagement de ne plus financer directement de nouvelles centrales ou mines à charbon (ni d'accepter aucun mandat de conseil à l'achat ou à la vente pour ces catégories d'actifs, et ce partout dans le monde), la banque ne s'est pas engagée à retirer l'ensemble de ses financements aux entreprises qui prévoient de nouveaux projets charbon". Pour le Crédit Agricole, la situation n'est pas meilleure : "Entre 2016 et 2017, l'évolution de ses financements est inquiétante. Crédit Agricole a augmenté ses financements fossiles de +3,4 Mrds €, quand dans le même temps, la banque a baissé ses financements aux énergies renouvelables de près de 0,4 Mrd €. En 2017, ses financements fossiles atteignent ainsi 8 Mrds €, soit près de sept fois plus que ses financements pour les renouvelables". Au sein de son portefeuille, le charbon serait même très important avec 1,4 Mrd € mobilisés, contre 1,1 Mrd € à l'éolien ou 0,9 Mrd € au solaire. Quant à la Société Générale, "elle présente une appétence particulière pour le gaz et le pétrole qui concentrent 65 % de l'ensemble de ses financements énergétiques". Oxfam note que le seuil d'exclusion d'entreprises exposées au charbon (qui s'élève à 50 % pour la Société Générale), ne serait pas "assez ambitieux" et qu'il faudrait le réduire à 30 % "pour chacune des entreprises clientes" tout en s'engageant "à ne plus financer aucun développeur (entreprises qui développent de nouveaux projets de centrales à charbon)".

 

Les banques se défendent en mettant en avant leurs efforts

 

La Société Générale a répondu par un communiqué, portant sur ses engagements et réalisations pour la lutte contre le réchauffement climatique. La banque précise qu'entre 2016 et 2020, elle contribuera à lever 100 Mrds € pour la transition énergétique, dont 42 Mrds € d'obligations vertes et 16 Mrds € pour le secteur des renouvelables. Et elle s'est engagée à réduire la part de production électrique carbonée : "Dès 2016, la banque a ainsi mis en place une méthodologie robuste visant à piloter le suivi de ses financements charbon avec un objectif de ramener la part du charbon dans la production d'électricité financée par la banque à 19 % en 2020". Sur les autres sources énergétiques, la société a adopté, en 2018, "des politiques d'exclusion des activités d'exploration et d'extraction des sables bitumineux et du pétrole en Arctique". Et elle annonce, pour le gaz et le pétrole, mieux prendre en compte les impacts en prenant des mesures de limitation du brûlage en torchère continu ou le respect des règles de l'AIE pour les entreprises utilisant des techniques de fracturation hydraulique.

 

De son côté, BNP Paribas fait figure de bon élève puisque la banque a adopté un seuil d'exclusion de 30 % pour les sables bitumineux et s'est engagée à ne plus soutenir de nouveaux projets d'exploration, de production, de transport ou d'exportation. De même, elle a cessé ses relations avec les acteurs du gaz et du pétrole de schiste, ainsi que ceux avec des projets de pétrole uniquement en Arctique. Elle répond à l'attention d'Oxfam : "Les ONG sont naturellement dans leur rôle en faisant pression pour que les banques poursuivent leur effort. Mais leurs rapports reposent sur des chiffres parfois fragmentaires et prenant mal en compte la transformation du modèle de financement de l'énergie. Ces analyses ne doivent pas masquer le fait que, depuis 2015, certaines banques ont pris un véritable tournant". BNP Paribas fait valoir que, dans le mix énergétique de ses financements, la part des fossiles est en baisse, avec, à la fin de 2017, 52 % pour le charbon (-3,7 %), pétrole et gaz et 26 % pour les renouvelables (+2,5 %), et ce malgré "l'inertie inhérente à un portefeuille de financement comportant des engagements de durées diverses". Pour appuyer son propos, la banque ajoute qu'elle a doublé son objectif de financement d'EnR en 2020, en le portant à 15 Mrds €, y compris un soutien aux startups du secteur de la transition à hauteur de 100 M€. Du côté des obligations vertes, BNP revendique une place de leader mondial avec 5,8 Mrds € placés à la fin septembre 2018. Face à l'étude d'Oxfam, la banque plaide donc pour une période plus étendue, afin que ses politiques mises récemment en place, aient le temps de produire la totalité de leurs effets.

 

Quant au Crédit Agricole, il répond - également par voie de communiqué - en dénonçant des "biais méthodologiques" (additionner le gaz au pétrole et charbon par exemple, ou considérer le nucléaire comme une énergie "autre") et estime qu'il "n'est pas cohérent de dénoncer la diminution des financements d'énergies renouvelables et la montée du financement des énergies fossiles et d'exiger des banques qu'elles arrêtent de financer totalement 290 entreprises alors même que l'urgence est de les accompagner dans leurs efforts en faveur de la transition énergétique". Comme son concurrent, il entend mobiliser 100 Mrds € de financements verts d'ici à 2020 dans le monde. En particulier dans l'Hexagone, le Crédit Agricole et LCL visent un financement du tiers des projets de renouvelables ou d'efficacité énergétique en doublant leurs engagements. La banque précise exclure les hydrocarbures les moins performants sur un plan énergétique dont tous les projets de sables bitumineux, tous les pétroles issus de la région arctique, les gaz ou pétroles de schiste "dont l'exploitation occasionne un torchage ou une évaporation excessifs", et les projets d'infrastructures dédiés à des projets concernés par ces critères.

 

Des engagements à renforcer selon le ministère de l'Economie

 

Suite à la publication de ce rapport, Bruno Le Maire, ministre de l'Economie a rappelé au secteur bancaire de tenir ses engagements et qu'il réunirait "dans les prochaines semaines, les banques, les assureurs, les gestionnaires d'actifs" pour qu'ils en prennent de nouveaux. Il souhaite notamment que tous ces acteurs arrêtent "définitivement de financer les activités les plus nocives pour le réchauffement climatique, en particulier le charbon, que ce soit les centrales ou les mines". Faute d'argent, l'activité serait ainsi réduite. Une bonne nouvelle pour la planète ?

 

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