EFFICACITE ENERGETIQUE. Les deux animateurs du Plan de rénovation énergétique des bâtiments organisaient ce mercredi 15 mai 2019 à l'Assemblée nationale une conférence rassemblant des spécialistes français et européens. Objectif : faire un point d'étape sur ce qui se pratique en la matière chez nos voisins, et souligner le rôle que pourrait jouer la communauté européenne dans la massification de ces chantiers.

A l'approche des élections européennes, le message n'est pas anodin. Ce mercredi 15 mai 2019, les deux animateurs du Plan de rénovation énergétique des bâtiments organisaient une conférence à l'Assemblée nationale, à Paris, en présence de nombreux spécialistes français et européens, dans l'optique de dresser un bilan des pratiques observables à l'échelle de l'Union européenne, et d'appeler à une convergence des Etats-membres sur ce sujet. Marjolaine Meynier-Millefert, députée LREM de l'Isère, et Alain Maugard, président de Qualibat, ont rappelé en préambule que le Plan de rénovation énergétique qu'ils pilotent conjointement s'inscrit plus largement dans le Plan Climat, présenté en juillet 2017 par l'ancien ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, et qui vise à mobiliser l'ensemble de l'exécutif afin d'accélérer la transition énergétique et de respecter les engagements de l'Accord de Paris, tout cela d'ici 2022, date à laquelle s'achèvera la quinquennat d'Emmanuel Macron.

 

Mais alors que l'objectif des 500.000 logements rénovés chaque année est bien loin d'être atteint, au grand dam des professionnels du bâtiment, et que les annonces de l'exécutif en matière de logement et de politique environnementale ont laissé les spécialistes sur leur faim suite à la révolte sociale des Gilets jaunes, les deux animateurs du Plan veulent encore croire à des avancées en la matière, notamment à l'échelle communautaire. Car le sujet de la rénovation énergétique du bâti est bien loin de ne concerner que la France : partout en Europe, personnalités politiques, professionnels de la construction et responsables de la société civile dressent les mêmes constats. Cependant, si les causes - et les conséquences - sont presque toujours les mêmes, les outils proposés et les solutions mises en œuvre divergent.

 

"Nous n'avons pas d'autre choix que de lancer un Plan Marshall pour la rénovation énergétique en Europe"

 

"Ce sont nos élus européens qui ont signé des accords pas très ambitieux, qui ne sont pas alignés avec l'Accord de Paris", tacle Yamina Saheb, chef de l'unité efficacité énergétique de la Charte de l'énergie et auteur du GIEC, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. "Avec le Paquet énergie propre de 2030, nous ne pourrons pas atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. Les instruments actuels tuent le gisement d'économies d'énergie. De plus, le marché très libéral de la rénovation énergétique est vu comme une opportunité économique, alors qu'il faudrait le voir comme un sujet social." C'est effectivement l'avis de plusieurs spécialistes, qui considèrent que les projets de rénovation ne sont pas suffisamment pensés sous l'angle sociétal, allant du coup jusqu'à poser un problème de justice sociale. Avec une estimation de 250 millions de logements devant être rénovés dans l'Union européenne - pour rappel, celle-ci totalise quelques 740 millions d'habitants -, l'enjeu n'est pas négligeable, et les institutions communautaires pourraient jouer un rôle accru dans ce domaine.

 

 

Les observateurs pointent toutefois une mauvaise utilisation de l'argent public : "Prenez l'exemple de la France, qui est le deuxième marché européen pour la rénovation énergétique, et qui a déjà dépensé 14 milliards d'euros (dont un tiers de fonds publics) pour procéder étape par étape", poursuit Yamina Saheb. Et de faire le lien avec le secteur de la construction : "Le bâtiment est le premier secteur pourvoyeur d'emplois dans le privé, ce qui brasse donc des enjeux économiques et industriels." Pour la membre du GIEC, la solution est donc radicale : "Nous n'avons pas d'autre choix que de lancer un Plan Marshall pour la rénovation énergétique en Europe, avec une agence dédiée et des financements regroupés". Et Adrian Joyce, du lobby Europe Renovate qui intervient auprès des eurodéputés, de glisser : "La France est un grand pays : vous avez des idées, mais vous avez un problème pour passer des idées aux actes !"

 

97% des bâtiments considérés comme "non-pérennes" à l'échelle de l'Europe

 

Avec 97% des bâtiments considérés comme "non-pérennes" à l'échelle de l'Europe, et environ 10% de la population européenne qui vit en situation de précarité énergétique, le chantier semble assurément titanesque. Mariangiolia Fabbri, chef de projet pour les performances du bâti à l'Institut européen : "Il faut agir de façon juste, réfléchie et mesurée. Tous les niveaux de gouvernance - Union européenne, États-membres, collectivités territoriales - doivent s'entraider." Pour un sujet aussi technique et délicat, difficile en effet de confier la responsabilité aux seules institutions communautaires, probablement trop hors-sol sur certains aspects. Mais, à l'inverse, les communes ou même les régions risquent de ne pas disposer des outils suffisants pour impulser une véritable politique, surtout au vu du caractère global du problème. En outre, les acteurs publics comme privés doivent également interpeller les particuliers sur ces thématiques : ces derniers, peu voire pas informés des démarches de rénovation énergétique existantes, peuvent être amenés à douter de l'efficacité des procédures et des travaux, sans parler de la méfiance envers les prix. C'est en cela que l'entreprise Energie Sprong, lancée aux Pays-Bas et dont l'activité s'implante progressivement en France, veut faire bouger les lignes : avec 25 logements sociaux rénovés pour l'heure dans l'Hexagone - contre 4.000 en Hollande -, la société ambitionne de déployer à grande échelle une politique de rénovation énergétique dans plusieurs pays européens. Certes, le chemin semble encore long, quand on sait que, sur un an, chauffer 1 m² en France coûte deux fois plus cher qu'en Suède.

 

Dresser le constat est une chose aisée ; trouver des solutions adaptées en est une autre. Le recours à des institutions dédiées, comme l'Agence nationale de l'habitat (Anah) en France, est évidemment incontournable. Néanmoins, les capacités de tels organismes ne doivent pas non plus être surestimées : avec un budget 2019 en progression de 8% par rapport à 2018, l'Anah dispose dorénavant d'une force de frappe financière de 874 millions d'euros ; un chiffre colossal qui témoigne des limites de ce système, dans la mesure où débloquer des enveloppes gigantesques ne suffit pas à résoudre le problème. Au-delà des considérations économiques, ce sont les problèmes de formation des professionnels qui se posent, de même que les difficultés de communication sur les outils existants : certains spécialistes du secteur déplorent à ce sujet le manque de visibilité de la marque "Faire" lancée par le Gouvernement pour inciter les particuliers à se lancer dans des travaux de rénovation énergétique.

 

Le particulier reste la première cible à toucher

 

Invité à s'exprimer lors de cette table ronde, le président de la Confédération des artisans et petites entreprises du bâtiment (Capeb), Patrick Liébus, a d'ailleurs tenu à recentrer le débat sur l'un des acteurs de la chaîne qui avait été délaissé jusqu'alors dans les analyses : "Le point commun, c'est : qui décide de faire les travaux ? En France comme ailleurs en Europe, c'est le particulier. C'est lui qu'il faut persuader de réaliser des travaux de rénovation, notamment énergétique mais pas que, car il y a aussi les questions de maintien à domicile. Dans le monde du bâtiment, il n'y a pas de nouveaux métiers qui apparaissent mais il y a une évolution des métiers existants. Mais pour y arriver, il faut qu'on travaille sur la stabilité, qu'on ait de la lisibilité sur le long terme, par exemple sur les crédits d'impôts. Il faut procéder par étape. Ce n'est pas la peine de vouloir atteindre la Lune si on est même pas capable d'atteindre le bout du pays." Si certains blocages dans ce domaine résultent donc d'arbitrages politiques, la filière estime par conséquent que la réponse doit être, elle aussi, de nature politique, et a fortiori la plus large possible pour englober un maximum de pays. Reste à voir quelle direction l'Europe prendra à la fin de ce mois de mai.

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