PROFESSION. Dans la foulée des Rencontres nationales 2019 organisées par l'Union nationale des géomètres experts (UNGE), Batiactu s'est entretenu avec son président, Régis Lambert, pour faire le point sur l'activité de cette profession, mais aussi sur les enjeux qui se présentent à elle : numérique, emploi et formation, tensions avec les géomètres topographes... Interview.

Le 8 février dernier, l'Union nationale des géomètres experts (UNGE) organisait ses Rencontres nationales à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) pour faire le point sur son activité et dresser une liste des enjeux auxquels elle se retrouve confrontée. Pour en savoir plus sur cette profession peu connue mais pourtant incontournable dans nombre de démarches quotidiennes, Batiactu s'est entretenu avec Régis Lambert, président de l'UNGE.

 

Batiactu : Pour commencer, comment présenteriez-vous la profession de géomètre expert ?
Régis Lambert :
Le métier de géomètre expert n'est pas toujours très bien identifié. Notre profession compte environ 9.000 salariés répartis dans 1.200 cabinets à l'échelle nationale. Au sein même de la profession, les fonctions sont très diversifiées, allant du bornage à l'ingénierie. Il y a donc beaucoup d'aspects à prendre en compte dans notre métier. Mais nous sommes aussi une profession réglementée : nous disposons à ce titre d'un ordre professionnel, représenté par le Conseil supérieur de l'Ordre des géomètres experts, et d'un syndicat patronal, représenté par l'UNGE. Ce syndicat bénéficie d'une forte représentativité, puisque nous totalisons environ 673 structures adhérentes, soit environ deux tiers des professionnels.

 

Quel bilan dressez-vous de votre activité 2018 ?
R. L. :
L'année 2018 a été bien orientée, dans la foulée de 2017. D'après les statistiques de l'UNGE, le chiffre d'affaires de la profession a augmenté l'année dernière, mais les chiffres de l'Ordre des géomètres experts, qui centralisent davantage de données, tableraient plutôt sur une stabilisation. Quoi qu'il en soit, nous sommes dans la lignée des bons chiffres de l'immobilier et des chantiers portés par les collectivités territoriales, un point sur lequel on a d'ailleurs constaté un phénomène de rattrapage. Cependant, la tendance actuelle consiste à construire plus de logements sur moins de foncier, ce qui débouche sur des chantiers davantage complexes. Par conséquent, nous allons travailler sur moins d'opérations mais qui seront plus importantes. Je dirais donc que nous sommes satisfaits, mais vigilants : on ne travaille pas dans une grande sérénité, car les cycles de croissance sont de plus en plus courts, ce qui n'est pas bon pour les petites entreprises. Je rappelle d'ailleurs que l'effectif moyen d'un cabinet de géomètres experts est de 7 salariés. Notre profession se compose essentiellement de TPE et de professionnels libéraux.

 

Nous sommes dans la lignée des bons chiffres de l'immobilier et des chantiers portés par les collectivités territoriales, un point sur lequel on a d'ailleurs constaté un phénomène de rattrapage. Cependant, la tendance actuelle consiste à construire plus de logements sur moins de foncier, ce qui débouche sur des chantiers davantage complexes. Par conséquent, on va travailler sur moins d'opérations mais sur de plus grosses opérations. Je dirai donc que nous sommes satisfaits mais vigilants : on ne travaille pas dans une grande sérénité, car les cycles de croissance sont de plus en plus courts, ce qui n'est pas bon pour les petites entreprises.

 

Plus largement, comment les technologies numériques ont-elles modifié vos méthodes de travail ? Quel impact ont-elles eu sur l'emploi ?
R. L. :
Nos besoins de recrutements n'ont pas été comblés ces deux dernières années. Il faut dire que nos postes sont hautement qualifiés, et que l'évolution technologique impose toujours plus de compétences, notamment par rapport au BIM. Les salariés "historiques" n'ont pas forcément ce bagage, à l'heure où pourtant la palette d'applications, comme les attentes de nos clients ont évolué. Néanmoins, le numérique nous permet de mieux intégrer notre métier dans la filière d'ingénierie, surtout sur le segment de la réhabilitation. Globalement, la maquette numérique nous a procuré un gain de chiffre d'affaires ainsi qu'un gain de productivité. Les scanners terrestres, par exemple, nous offrent des nuages de grains exhaustifs, pendant que les drones s'avèrent très utiles pour cartographier des sites industriels, des carrières ou des zones à réaménager et ce, sans engager la sécurité de nos salariés. De plus, le numérique implique davantage de discussions en amont avec les autres prestataires d'un projet. Malgré cela, on travaille encore de manière traditionnelle sur beaucoup de dossiers.

 

Face à ces enjeux, quelles sont vos réponses au niveau de la profession ?
R. L. :
Nous sommes un grand pourvoyeur de formations sur le BIM, et nous intégrons les technologies dans nos ateliers de sensibilisation en interne ou via des partenaires, en travaillant sur les contenus et les retours d'expérience. L'UNGE est par ailleurs membre d'ADN Construction [Association pour le développement du numérique dans la construction, ndlr], une structure qui regroupe l'ensemble des acteurs gravitant autour d'une montée en gamme du BIM et des technologies numériques. Dans ce cadre, l'UNGE a prévu de s'appuyer sur les travaux d'ADN Construction pour disposer d'encore plus d'outils. Nous pensons que tous les projets doivent être développés de manière globale et que les acteurs doivent avoir cette capacité de dialoguer entre eux. C'est pourquoi nous promouvons l'interdisciplinarité : à ce titre, nous nous sommes rapprochés de l'Untec [Union nationale des économistes de la construction, ndlr] et du Cinov [Fédération des syndicats des métiers de la prestation intellectuelle du conseil, de l'ingénierie et du numérique, ndlr] pour développer des synergies.

 

Lors d'un déplacement en région dans le cadre du grand débat national, le président de la République semble avoir "mal" répondu à une question portant sur votre profession (*), et vous en avez profité pour l'interpeller. Quel message voulez-vous faire passer ?
R. L. :
Nous l'avons invité à participer à nos Rencontres nationales mais il n'a malheureusement pas pu se libérer... En fait, il y a eu une confusion, d'ailleurs très commune, entre les métiers de géomètre expert et de géomètre topographe. Les deux sont des professionnels de la mesure, mais la différence majeure réside dans le fait que les géomètres experts ont une formation juridique et garantissent une déontologie, car ils participent à la protection de l'acquéreur foncier. Notre profession bénéficie aussi d'une liberté d'installation et n'est pas soumise à un numerus clausus. Pour devenir géomètre expert, il faut avoir fait le bon cursus - trois écoles d'ingénieurs dispensent la formation - puis exercer pendant deux ans en tant que stagiaire en cabinet. De plus en plus, notre profession s'ouvre à des cursus universitaires et propose des mises à jour avec des modules. Mais il semblerait que certains géomètres topographes aient une dent contre le monopole des géomètres experts et s'abaissent à faire de la démagogie. De notre côté, nous finissons par avoir une certaine exaspération à devoir nous justifier et à revenir régulièrement sur ces sujets.

 

Droit de réponse de la Chambre syndicale nationale des géomètres-topographes (CSNGT)

[Ajout du 11 mars 2019.] A la suite de la publication de l'interview de Régis Lambert, nous avons reçu le droit de réponse de la CSNGT ci-dessous :

 

"Dans le cadre d'une interview de monsieur Lambert président de l'UNGE parue le 18 février 2019, sur votre site, plusieurs assertions se révèlent inexactes et mensongères, qui portent préjudice aux intérêts des géomètres-topographes. La CSNGT, syndicat professionnel représentatif souhaite rétablir certaines vérités.

 

Monsieur Lambert laisse à penser que les géomètres-experts possèdent une formation juridique plus complète que les géomètres-topographes. Cette assertion ne résiste pas à l'analyse, car, au cours de leurs études respectives, les géomètres-topographes et les géomètres-experts auront suivi en moyenne le même volume d'enseignements juridiques. Il est donc inexact de situer la différence de ces deux professions sur ce terrain. S'agissant de la déontologie, qui est présentée comme différenciante, cela laisse à croire que les géomètres-topographes exerceraient leur profession à la limite de l'honnêteté. Ce n'est pas sérieux et insultant.

 

Monsieur Lambert affirme ensuite que les géomètres-topographes auraient une 'dent' contre le monopole des géomètres-experts et 's'abaissent à faire de la démagogie'. Sans avoir une 'dent' contre les géomètres-experts, les géomètres-topographes entendent en revanche soumettre au débat l'existence même de ce monopole qui date d'une époque où ni l'informatique n'existait et encore moins les satellites de géolocalisation, qui sont désormais les outils communs de tous les professionnels de la mesure. Ce monopole est d'autant plus discutable qu'il ne concerne que les opérations de délimitation contradictoires des biens fonciers et que, partant de celui-ci, les géomètres-experts entendent l'étendre à d'autres prestations pourtant de libre parcours. Enfin qui dit monopole dit tarifs plus élevés au détriment des consommateurs.

 

La question du maintien du monopole ne relève donc pas de la démagogie, mais d'un questionnement nécessaire et sain dans une société supposée libérée des corporatismes.
Monsieur Lambert poursuit son propos en déplorant de ne pouvoir travailler avec les géomètres-topographes. Cette déclaration publique est en totale contradiction avec sa propre réalité, puisqu'une commission paritaire a été créée et acceptée par le Conseil national de l'ordre des géomètres-experts, entre les géomètres-experts et les géomètres-topographes afin de rapprocher ces deux professions, éclatées de manière artificielle. Monsieur Lambert en sa qualité de président de l'UNGE ne saurait l'ignorer.

 

Cette initiative, dont les pouvoirs publics sont naturellement informés, fait suite à l'avis de l'Autorité de la concurrence du 28 février 2018 qui invite le législateur dans un premier temps à clarifier les termes du monopole des géomètres-experts et ensuite de s'interroger sur l'existence même de celui-ci.

 

Pour illustrer l'absurdité de ce monopole, il suffit de garder à l'esprit qu'un géomètre-topographe peut librement réaliser un relevé topographique du viaduc de Millau avec toutes les difficultés techniques que cela suppose, mais n'a pas le droit de relever une limite de propriété entre deux terrains.

 

Enfin, dans un encart, est mentionnée la question posée au président de la République le 15 janvier dernier sur laquelle il avoue avoir 'séché'. Il y est affirmé 'qu'il est avéré qu'un géomètre-topographe a pratiqué illégalement la fonction de bornage auprès d'une commune, activité réservée aux seuls géomètres-experts assermentés'. Sauf erreur de notre part, seules les juridictions pénales sont compétentes pour confirmer l'existence d'une infraction pénale et en condamner son auteur. Les géomètres-experts, bien que fins juristes, ne sont fort heureusement pas encore des magistrats. Cette affirmation est naturellement dénuée de fondement et doit être rectifiée."

 

Justement, à l'heure où beaucoup de professions réglementées, comme la vôtre, sont remises en question, que répondez-vous ?
R. L. :
Il y a effectivement un haro sur les professions réglementées. Mais pourquoi le métier de géomètre expert est-il une profession réglementée ? Parce qu'il faut une vraie déontologie, un vrai respect du droit pour protéger le client. Nous ne sommes absolument pas sur une rente ; plus de la moitié de notre chiffre d'affaires se fait sur des prestations de libre concurrence. Toutes les professions réglementées sont en mesure de prouver leur valeur ajoutée. Il y aurait bien des sujets à traiter ensemble avec les géomètres topographes, mais ce n'est malheureusement pas possible de travailler avec eux, et nous le déplorons. Ils pourraient être des acteurs, à nos côtés, mais cette guéguerre ne fera pas avancer la donne. Ce dont nous avons besoin, c'est d'ingénieurs et de techniciens bien formés. On doit maintenant passer à d'autres sujets, plus constructifs, sinon on passera à côté de grands enjeux.

 

(*) Lors d'un échange avec des élus locaux organisé dans le cadre du grand débat national à Grand-Bourgtheroulde (Eure) le 15 janvier dernier, Emmanuel Macron a reconnu ne pas être en mesure de répondre à une question posée par un maire sur la place du géomètre expert dans le bornage d'un lotissement.

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