CONJONCTURE. Après avoir paradoxalement fait baisser le nombre de défaillances d'entreprises, la crise du Covid commencerait à produire l'effet inverse. Si le nombre de procédures judiciaires demeure exceptionnellement faible au 1er trimestre 2021, 8 jugements sur 10 prononcent néanmoins des liquidations directes. "Du jamais vu en 20 ans", selon le cabinet Altares. Des chiffres qui concernent aussi le BTP et l'immobilier.

Dans la mesure où le fonctionnement des institutions judiciaires a été fortement ralenti par la crise du Covid et où les aides gouvernementales ont placé les entreprises sous oxygène, le nombre de défaillances a atteint depuis un an un niveau historiquement bas. Mais la situation serait-elle sur le point de s'inverser ? C'est ce qu'avance le cabinet Altares, spécialisé dans l'information sur les entreprises, dans une étude consacrée aux dépôts de bilans sur le 1er trimestre 2021. Certes, les 7.406 procédures ouvertes sur les trois premiers mois de l'année - un chiffre en baisse de 32,1% par rapport au 1er trimestre 2020 - témoignent d'un nombre de dossiers toujours exceptionnellement faible, tous secteurs d'activité confondus. Mars 2021 semble toutefois marquer un tournant, "tant sur le rythme des ouvertures de procédures que sur leur physionomie, puisque 79% des jugements mènent désormais à la liquidation de l'entreprise", indique Altares. "Un niveau jamais atteint en 20 ans", selon l'étude.

 

La construction de maisons individuelles, les travaux de peinture et de vitrerie et les travaux publics résistent

 

Comme bien d'autres secteurs, la construction a été pour l'instant épargnée (2.003 procédures, soit -25% entre le 1er trimestre 2020 et le 1er trimestre 2021), mais plusieurs de ses segments d'activité montrent des signes de faiblesse. Globalement, le gros-oeuvre recense 612 dossiers (-29,7%), avec "une baisse remarquable" de 36% dans la construction de maisons individuelles. Dans le second-oeuvre (857 défaillances au total, -34,2%), les travaux de peinture et de vitrerie affichent pour leur part une baisse conséquente de 38%. Les travaux publics sont ceux qui s'en sortent le mieux, avec seulement 101 dépôts de bilans mais une tendance de fond qui appelle à la prudence puisque le recul n'est que de 18,5%. En revanche, tout bascule dans l'immobilier : la promotion voit ses procédures repartir en flèche avec +85,3% (63 procédures), tandis que celles des marchands de biens et des activités de location progressent de 15,5% (291 dossiers). Avec 79 défaillances, les agences immobilières résistent davantage mais semblent également fragilisées (-11,2%). Et, d'une manière générale, le taux de liquidations judiciaires dans le BTP et l'immobilier s'avère extrêmement élevé, avec une moyenne de 76,2%.

 


Quelques défaillances d'entreprises de BTP de plus de 20 millions d'euros de chiffre d'affaires ou 100 salariés au 1er trimestre 2021

 

- Société Anizienne de Construction, spécialisée dans les travaux de maçonnerie générale et gros-oeuvre de bâtiment, placée en redressement judiciaire. Basée dans l'Aisne, employant 182 personnes et réalisant un chiffre d'affaires de 66 millions d'euros.

 

- ADC Constructions, spécialisée dans la construction d'autres bâtiments, placée en redressement judiciaire. Basée dans le Rhône, employant 10 personnes et réalisant un CA de 45,9 M€.

 

- Établissements Tam, spécialisés dans les travaux de maçonnerie générale et gros-oeuvre de bâtiment, placée en liquidation judiciaire. Basés dans l'Essonne, employant 40 personnes et réalisant un CA de 28,2 M€.

 

- Sacieg Construction, spécialisée dans la construction d'autres bâtiments, placée en liquidation judiciaire. Basée également dans l'Essonne, employant 31 personnes et réalisant un CA de 27,8 M€.

 


Les TPE sont les plus exposées

 

"Après avoir atteint leur plus bas niveau en 30 ans fin 2020, le nombre de procédures continue de reculer fortement au premier trimestre 2021. Le mois de mars pourrait cependant constituer un point de bascule. D'abord sur le changement de rythme des ouvertures de procédures, attendu mais impressionnant", détaille Thierry Millon, directeur des études Altares, sur l'analyse globale. "Sur les deux premières semaines de mars, les défaillances d'entreprises sont en très fort recul (-48%), mais sur les deux suivantes elles explosent de 155% comparées à la même période de 2020, qui marquait le début du confinement, le gel des cessations de paiement, la fermeture des juridictions et donc la suspension temporaire des audiences. C'est aussi en mars qu'émergent des chiffres concrets sur la détresse de centaines d'entreprises qui se trouvent en cessation de paiement, en dépit des dispositifs de soutien publics."

 

Une situation qui menace directement, tous secteurs confondus, un peu moins de 30.000 emplois, avec en moyenne 4 emplois par entreprise. Les très petites entreprises (TPE) sont en première ligne : celles de moins de 3 salariés concentrent 75% des défaillances, même si leur nombre (5.609) est en chute de 31% en comparaison au début de l'année 2020. Mais leur situation financière est tellement mauvaise que 80% d'entre elles sont directement placées en liquidation judiciaire lorsqu'elles se présentent devant le tribunal. On dénombre aussi 939 TPE employant 3 à 5 salariés (-31%) placées en dépôt de bilan sur la même période, dont 77% ont immédiatement fait l'objet d'une liquidation judiciaire. Les entreprises de 6 à 49 salariés bénéficient d'une importante baisse de 40% des procédures, celles de 50 à 99 salariés d'une nette diminution de 35%, tandis que "la situation reste tendue" pour les PME d'au moins 100 salariés.

 

Sur le plan géographique, Altares relève que c'est en Corse et en Bourgogne-Franche-Comté que les défaillances ont le plus baissé, avec respectivement -51,8% et -51,7%. L'évolution est moins marquée en Nouvelle-Aquitaine (-37,2%), Bretagne (-36,4%) et Auvergne-Rhône-Alpes (-36,1%), tandis que la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur, les Pays de la Loire, le Grand Est, le Centre-Val de Loire et l'Île de France affichent un recul des procédures compris entre 25 à 30%. Les deux extrêmes sont observables en région parisienne, avec d'un côté les Yvelines où les dossiers ont été divisés par deux, et Paris intramuros où la diminution n'a été que de 14%. La situation des territoires ultramarins est quant à elle très contrastée : seule la Martinique profite d'un recul des défaillances de 33,3%, alors que la Guadeloupe enregistre +10,5% et La Réunion, +58%.

 

Craintes autour de l'arrêt des aides

 

Dans la mesure où l'économie française est essentiellement sous perfusion depuis un an, il est donc à craindre que les entreprises n'arriveront plus à tenir le coup lorsque le Gouvernement mettra un terme aux dispositifs d'aide. "Si indispensables qu'elles soient pour faire face à l'exceptionnelle crise, ces aides sont destinées à être allégées, voire stoppées, lorsque l'activité aura suffisamment redémarré pour espérer tenir sans elles. Les entreprises ne passeront alors pas ce cap sans difficulté", prévient Thierry Millon. "La question se pose notamment pour les entreprises ayant bénéficié d'un Prêt garanti par l'État (PGE). Les premières observations communiquées par la Fédération bancaire française début avril révèlent que les trois quarts des bénéficiaires choisissent de rembourser le plus tard possible. La Banque de France estimait en début d'année que 4,5 à 6% des PGE auraient du mal à être remboursés." À la fin mars, 664.000 entreprises s'étaient vu octroyer un PGE, pour un montant global de 135 milliards d'euros.

 

"[...] compter sur des fournisseurs et des clients fiables et solides"

 

L'inquiétude est donc plus que jamais de mise pour les fameux "zombies", ces entreprises qui doivent leur survie uniquement au soutien financier des pouvoirs publics et à des taux d'intérêt toujours bas. D'après Altares, il en existerait 63.000 dans l'Hexagone, "soit 5,3% des sociétés commerciales". Pour Thierry Millon, "les entreprises qui ressortiront de cette crise dans les meilleures conditions sont celles qui, au-delà de leur propre situation financière, pourront compter sur des fournisseurs et des clients fiables et solides. L'impayé client ou la faillite du client sont des situations dont beaucoup d'entreprises ne se remettront pas après le Covid." Et de mettre en garde sur "l'effet domino" qui pourrait se déclencher au moment de la reprise économique, "le risque de défaut des clients est en effet très élevé".

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