Conçue comme un laboratoire architectural et un modèle d'organisation sociale, La Cité Radieuse de Le Corbusier continue 50 ans après son inauguration à Marseille de susciter les passions, preuve que le temps n'a pas banalisé le chef d'oeuvre de l'architecte visionnaire.

L'esthétique de cette cathédrale de béton brut de 50.000 tonnes montée sur 17 portiques, connue à Marseille comme la "cité du fada", divise toujours les passants. Mais la majorité de ses 1.500 habitants est intarissable sur le plaisir de vivre dans ses appartements, spacieux, silencieux et lumineux.

"On enregistre dix candidatures pour un appartement", assure Christine Billon, présidente de l'association des locataires, gardienne de l'esprit "Corbu". Ce symbole de l'architecture moderne de l'après-guerre, classé pour partie à l'inventaire des monuments historiques, est aussi l'un des bâtiments les plus visités de la ville.

En 1945, Marseille mutilée par les bombardements manque de 34.000 logements. Sollicité par l'Etat pour y construire "une unité d'habitations", Le Corbusier, de son vrai nom Charles Edouard Jeanneret (1887-1965), saute sur l'occasion pour mettre en pratique ses principes d'une architecture moderne.

Peintre, sculpteur et architecte, Le Corbusier pense que l'architecture influence le comportement des individus, au point d'être considéré par ses détracteurs comme le promoteur d'un système "concentrationnaire". Opposé au machinisme, il rêve de remettre de l'ordre dans la cité en rapprochant les hommes de la nature et en leur donnant les moyens de cultiver les loisirs.

En 1934, dans la charte d'Athènes, il développe l'idée d'une "ville radieuse" divisée en "unités d'habitations séparées" où se reconstituerait la vie sociale grâce à des services communs.

"village vertical"

Inauguré le 14 octobre 1952 après cinq ans de travaux, la Cité Radieuse, bâtie sans permis de construire, car expérimentale, présente une multitude d'innovations qui déchaînent les passions entre inconditionnels et détracteurs du "maître".

Inspiré des paquebots transatlantiques chers à l'architecte, l'immeuble se présente comme un "village vertical" (neuf étages, 56 mètres de haut) intégrant commerces, hôtel, équipements collectifs (école maternelle, gymnase) et lieux de rencontres (toit terrasse).

Les 337 appartements en duplex sont conçus comme des villas indépendantes distribuées par de longs couloirs baptisés "rues". D'un confort exceptionnel pour l'époque, ils bénéficient d'une isolation phonique toujours inégalée, de loggias avec des baies vitrées lumineuses et d'équipements intégrés (cuisine équipée, placards, bibliothèques...).

Pensé comme un logement social, l'immeuble sera finalement vendu par l'Etat en copropriété dès 1951 et n'abritera jamais le moindre ouvrier mais une population aisée.

En 50 ans, le bâtiment a plutôt bien résisté au temps même s'il connaît aujourd'hui des éclatements de béton et de tuyauteries, assure son régisseur.

Les équipements collectifs et l'hôtel, avec 80% de remplissage pour 21 chambres, continuent à bien fonctionner. Mais les commerces, centre nerveux de la "machine à habiter" rêvée par Le Corbusier, ont presque tous fermé, minés par la concurrence des grandes surfaces. Ne reste aujourd'hui qu'une boulangerie et une supérette.


Pierre ROCHICCIOLI


Dix jours de fête

L'association des "Corbus" propose à partir de vendredi 11 octobre un programme de 10 jours de festivités (expositions, débats, animations...) pour célébrer le cinquantenaire de la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille.

Le célèbre immeuble, symbole de l'architecture moderne des années 50, avait été inauguré le 14 octobre 1952 par Eugène Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme.

Une exposition, organisée par l'école d'architecture de Marseille-Luminy, au 3e étage du bâtiment, retracera à partir du 12 octobre l'histoire architecturale de l'immeuble. Plans originaux et photos d'époque seront également visibles durant deux mois aux archives municipales de la ville.

La genèse et l'histoire de la cité seront également évoquées le 12 octobre au gymnase de la cité lors d'un débat auquel participeront André Wogenscky, architecte chef d'atelier et associé de Le Corbusier durant 20 ans, et Roger Aujame, architecte urbaniste et collaborateur de Le Corbusier sur le projet de Marseille. Sera également présent l'architecte Justino Serralta qui a résolu la construction graphique du Modulor, mesure universelle fournie par la taille d'un homme le bras levé (2,26 m), qui a servi de base à la construction de la Cité Radieuse.

Un village d'accueil sera dressé dans le parc de la cité pour faciliter les rencontres entre visiteurs et habitants. Enfin des habitants des quatre autres cités construites par Le Corbusier, à Nantes-Rezé (Loire-atlantique), Firminy (Loire), Briey-en-Forêt (Meurtre-et-Moselle) et Berlin, viendront dimanche échanger leur expériences de vie avec les "Corbus".

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