CONCEPT. Contrairement à la reconversion d'un bien existant, la "réversibilité" est une solution anticipée qui consiste à programmer un ouvrage neuf pour qu'il puisse indifféremment accueillir des logements ou des bureaux, au moyen de modifications minimes. Patrick Rubin (Canal Architecture) nous livre les préceptes de cette nouvelle façon de construire.

Des architectes s'interrogent sur la meilleure façon de concevoir des bâtiments de nouvelle génération, pensés structurellement pour être "évolutifs", et pouvoir se transformer à volonté en immeubles de logement ou en espaces tertiaires, selon les besoins du territoire. Patrick Rubin, fondateur de Canal Architecture, nous explique les fondamentaux de la "réversibilité" : "C'est un devoir politique, pour nos enfants et petits-enfants. Avec l'adoption de normes depuis le Grenelle de l'Environnement, les rénovations de l'ancien sont de plus en plus chères, puisqu'il faut créer des issues de secours, repenser l'acoustique des planchers… Des solutions qui ne sont pas standard, pensées sur mesure pour chaque projet, et qui alourdissent les budgets. Finalement, il revient plus cher de rénover que de reconstruire". Dès lors, il faudra "construire pour ne plus détruire", de façon à ce que le bâtiment puisse faire face à de multiples vies et qu'il perdure longtemps.

 

La base de tout : le plan libre

 

La démarche repose sur sept piliers différents, basés sur l'hypothèse d'une construction fictive de 60 mètres de long et s'élevant sur six niveaux (R+5). Patrick Rubin prévient : "Ce que nous posons est plus une réflexion qu'une solution universelle. C'est un générique dont le plan libre est le début". Car pour l'architecte, la solution "poteaux et dalles" est la plus souple. "En rejetant à l'extérieur les circulations et les réseaux, on obtient des espaces plus flexibles", nous précise-t-il. "Les murs de refend sont une fausse bonne idée qui rendent les choses compliquées". Afin d'obtenir de grands plateaux multifonctionnels sans obstacles, éclairés de façon naturelle grâce à de multiples expositions, le maître d'œuvre décide de conférer épaisseur réduite au bâtiment : seulement 13 mètres, contre 18 pour un bâtiment standard de bureaux avec circulation centrale, ou 15 pour un de logements mono-orientés. Pour la hauteur des étages ensuite, là aussi, la dimension choisie ne l'est pas au hasard : "Elle est fixée à 2,70 mètres, quelle que soit l'activité afin de pouvoir adopter un autre fonctionnement facilement". Cette hauteur, intermédiaire entre celle des bureaux (3,30 mètres) et celle des logements (2,50 mètres), permet aux habitations d'être plus spacieuses et lumineuses. Afin d'éviter de comprimer les espaces tertiaires, l'architecte recommande l'abandon des faux plafonds et faux planchers.

 

Les circulations reposent donc sur l'utilisation de pontons en extérieur, articulés autour des escaliers, ascenseurs et gaines techniques verticales. "Chaque palier forme une placette, naturellement éclairée et ventilée, protégée du vent et de la pluie", note l'architecte. Des passerelles qui seront utilisées pour accéder aux sas des plateaux de bureaux ou aux portes palières des logements, et qui serviront de zone de pause ou d'espace partagé entre voisins. Les cheminements techniques (eau, air, électricité) seront jumelés à ces axes de circulation, rendant plus aisées les interventions de maintenance en exploitation. Ces réseaux ne pénètrent qu'en un point unique dans le bâtiment et sont ensuite distribués en peigne via une dorsale centrale. Patrick Rubin ajoute : "La constitution des planchers autorise la création de percements pour créer des gaines gravitaires sans reprise structurelle". Autre caractéristique des bâtiments "réversibles", un traitement particulier pour les rez-de-chaussée et les toitures : "Ils doivent faire vivre la ville, avec des parties basses pour des activités en pied d'immeuble et des services mutualisés", nous détaille le maître d'œuvre. Les rez-de-chaussée en double hauteur accueilleront ainsi des commerces et des espaces dédiés au coworking, à la formation ou à des services de conciergerie. En mode logement, des duplex "offriront le confort d'une maison de ville tout en bénéficiant d'un accès distinct par le jardin, à l'opposé de la façade principale". Une logique de maisons qui pourra également s'appliquer en toiture, tout comme des initiatives d'agriculture urbaine ou de production d'énergies renouvelables. "Le plan libre est la base, il est tout à fait possible d'envisager des avancées en consoles ou des balcons", nous répond Patrick Rubin.

 

La réversibilité mise en application par des entreprises de 2nd œuvre

 

In fine, cette enveloppe définie pour être réversible comportera moins de 30 % de composants à modifier pour passer d'une utilisation à l'autre. Les procédés seront industrialisés, afin d'être produits, posés et déposés facilement. "Dans le cadre d'une transformation bureaux vers habitations, les portes d'accès aux logements se substitueront aux modules de façades", précise un fascicule édité par l'architecte. Et ce sont des entreprises de second œuvre seront mobilisées pour réaliser les rénovations, plutôt que des entreprises de réhabilitation lourde. Patrick Rubin explique également suivre de près les progrès de l'impression 3D : "J'y crois, c'est le début, avec des petits formats. Il s'agit d'un bouleversement total de l'acte de construire". Il conclut : "Aujourd'hui, faire des bureaux dans des garages comme à Libé, ce serait impossible à cause des normes. Et il y a aujourd'hui 4 millions de m² de bureaux délaissés en Île-de-France". Face à ce gâchis, où la seule réponse sera de détruire des bâtiments conçus pour n'être que des espaces de travail faute de reconversion aisée, le maître d'œuvre estime que la réversibilité de la prochaine génération de bâtiments permettra de faire l'économie des destructions. Et le permis d'innover pourrait permettre d'adopter des solutions aussi radicales que la réversibilité qu'il propose. D'ores et déjà, deux opérations gérées par des établissements publics d'aménagement adopteront les principes exposés par Patrick Rubin à Euratlantic (Bordeaux) et Evry (Grand Paris).

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