ENTRETIEN. Statut de l'entreprise artisanale, label RGE, crise ukrainienne... A quelques semaines de l'élection présidentielle, le président de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb), Jean-Christophe Repon, fait le point sur les sujets du moment auprès de Batiactu.


Comment les entreprises artisanales du bâtiment vivent ce début d'année 2022 particulièrement tendu ? Et quels sont les messages que l'artisanat souhaite faire passer aux candidats à l'élection présidentielle ? Jean-Christophe Repon, président de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb), fait le point dans une interview donnée à Batiactu.

 

 

Batiactu : Comment se portent les artisans du bâtiment dans le climat particulièrement sombre de ce début d'année 2022 ? Le conflit ukrainien a-t-il des répercussions sur leur activité ?

 

Jean-Christophe Repon : A l'instant présent, nous n'avons pas perçu de conséquences ; mais il y en aura inévitablement. Si l'explosion des prix de l'énergie se maintient, et il y a toutes les chances pour que cela soit le cas, nos entreprises devront supporter une nouvelle hausse du coût des matériaux. Plus généralement, nos adhérents sont exsangues, à la suite de ces deux années de crise sanitaire. Ils ont l'impression, et on peut les comprendre, que tout se complique. C'est un cri du cœur sincère, qui n'est pas de l'ordre de la revendication. Bien sûr, ce ressenti dépend des régions et des individus. Mais si l'on regarde en arrière, on s'aperçoit effectivement que depuis deux ans, pas une seule fois les artisans ont pu souffler en se disant que l'activité allait être favorable dans les six mois à venir.

 

Nous constatons par ailleurs les prémices d'une baisse d'activité. Le premier semestre devrait bien se dérouler, mais la situation est moins claire pour le second. Ces hausses de prix incessantes vont forcément nous amener jusqu'à une limite, celle où des clients vont renoncer à leur projet.

 

Batiactu : Quels sujets inquiètent en particulier les artisans ?

 

J-Ch.R. : Le label Reconnu garant de l'environnement (RGE) est encore et toujours sous le feu des critiques. De nombreux artisans ne souhaitent pas dépendre d'un marché aidé, avec à la clé des contraintes administratives à supporter. Être artisan, c'est être libre et autonome. Or, les montants d'aide publique deviennent de plus en plus importants, et le marché de la rénovation énergétique connaît enfin un frémissement.

 

Certes, nous protestons, mais nous essayons aussi d'apporter des solutions, comme l'audit "chantier par chantier" pour le RGE, que nous avons mis six mois à mettre en place. L'artisan peut répondre ainsi, au coup par coup, aux demandes de clients qui souhaitent bénéficier des aides, ce qui lui permet de constituer progressivement son dossier RGE et d'obtenir la qualification. La démarche n'est certes peut-être pas très intéressante pour les organismes certificateurs car ils doivent mobiliser du personnel sur ces dossiers et l'opération n'est pas assez rentable pour eux. Ce RGE par chantier mettra probablement du temps à décoller mais l'expérimentation est prévue pour deux ans et j'espère qu'à terme, on ne nous dira pas "circulez, il n'y a rien à voir". Aujourd'hui, nous sommes à environ 400 dossiers.

 

CEE : "Le nombre de dossiers faisant des allers-retours est impressionnant"

 

Batiactu : Les pouvoirs publics ont récemment lancé le programme Oscar, destiné à soulager les artisans des taches administratives lors des travaux de rénovation énergétique faisant appel aux aides. En êtes-vous satisfait ?

 

J-Ch. R. : Cela fait six mois que nous travaillons sur ce programme, il est aujourd'hui signé et nous allons le construire. Mais nous n'envisageons pas qu'il soit opérationnel avant septembre prochain. Quelle est notre idée dans le cadre d'Oscar ? Soustraire la partie administrative de la vie de l'entreprise en créant un accompagnateur des pros, qui serait une personne extérieure venant l'aider à monter le dossier administratif du CEE. Ce serait en quelque sorte le pendant de l'accompagnateur rénov', lui destiné aux ménages. L'idée, c'est que le dossier transmis à la fin de la procédure soit parfaitement monté. Il faut en effet savoir qu'aujourd'hui, le nombre de dossiers faisant des allers-retours est impressionnant : des chantiers de 2019 ne sont actuellement toujours pas réglés par l'obligé parce que le dossier est incomplet, que la date n'est pas la bonne, que le devis comprend une erreur, etc. Cela agace beaucoup d'entreprises.

 

D'où, parfois, le désengagement de certains obligés du marché diffus, car c'est trop compliqué et pas assez rentable. Il suffit d'oublier une mention dans le devis pour invalider tout le dossier... Ou encore que les métrés ne correspondent pas exactement à ceux qui étaient prévus dans le devis... Alors que l'on sait tous très bien que la réalité du chantier peut être différente. C'est absurde, et même si cela devait permettre à l'origine de lutter contre la fraude, on ne peut quand même pas parler de malveillance quand il était prévu 75 mètres d'isolation et que l'artisan en a finalement fait 80… On ne peut pas toujours tout prévoir ! De même, si l'artisan indique le bon matériel mais qu'il se trompe dans la référence de la norme, le dossier est également bloqué, même si la performance du matériel est bien au rendez-vous.

 

 

Batiactu : Une évolution majeure se dessine pour le secteur : la mise en place d'une filière de responsabilité élargie du producteur (Rep), qui sera lancée en janvier 2023...

 

J-Ch. R. : Et cela bouge déjà dans les territoires ! Certaines communautés de communes commencent à nous dire qu'elles n'acceptent plus d'artisans dans les décharges publiques, et qu'il nous faut nous tourner vers une structure privée et payante. Les artisans n'ont pas tous intégré que cela ne serait pas à eux de payer la facture, mais que cela serait répercuté au niveau du client final. Bien sûr, en bout de chaîne, il faudra que ces clients acceptent la hausse de la facture qui en découlera, dans un contexte de hausse des prix... Nous demandons par ailleurs à ce que, comme indiqué dans la loi, des points de collectes de proximité maillent le territoire, de façon à ce que l'artisan n'ait pas à se rendre dans quatre sites différents pour se débarrasser de ses déchets.

 

Les artisans doivent "répercuter la hausse des prix dans leurs devis"

 

Batiactu : Pour soutenir le secteur de la construction face aux pénuries et aux hausses de prix, le gouvernement a mis en place un comité de crise. Est-ce une initiative utile ?

 

J-Ch. R. : Cela n'a évidemment aucun effet sur les hausses de prix en tant que telles, et nous constatons qu'il n'y a pas beaucoup d'industriels autour de la table. Mais cela a indéniablement des effets bénéfiques. Cette initiative a permis d'exercer une certaine pression sur les acheteurs publics pour appliquer les clauses de révision de prix, ce à quoi bon nombre rechignaient. L'Insee s'est par ailleurs engagé à calculer plus rapidement les indices BT. Enfin, et c'est probablement là le plus important, cela a sensibilisé le grand public sur le sujet, ce qui facilite le dialogue avec les clients et les particuliers. Quoi qu'il en soit, le message que nous faisons désormais passer aux artisans, c'est celui de répercuter la hausse des prix dans leurs devis. Il vaut mieux moins travailler que de ne plus avoir de marges.

 

Batiactu : Le bois est-il toujours particulièrement touché par cette problématique ?

 

J-Ch. R. : Certains produits bois étaient carrément sortis des catalogues. Aujourd'hui, la situation semble s'être un peu améliorée. Nous échangeons bien sûr avec les industriels, qui nous disent qu'ils sont pris en tenaille entre la hausse de leurs matières premières et leurs investissements lourds visant à décarboner leurs processus industriels. Reconnaissons aussi, toutefois, que les artisans ont participé à la situation de pénurie en stockant des matériaux, dans un souci de bonne gestion. Cette pratique a d'ailleurs fragilisé nos trésoreries, sujet sur lequel nous allons être très vigilants en 2022.

 

Batiactu : Les pouvoirs publics ont soutenu le secteur de la construction à travers plusieurs programmes, dans le cadre de France relance. Les artisans en ont-il senti des effets bénéfiques ?

 

J-Ch. R. : Ce qui fonctionne particulièrement bien, c'est le programme de rénovation des bâtiments publics. Aux dernières nouvelles, les opérations lancées représentaient 2,4 milliards d'euros. Pour des marchés publics, ces opérations ont été lancées très rapidement. Nous souhaiterions également que soit maintenue la dérogation d'appels d'offre pour les marchés inférieurs à 100.000 euros.

 


"Aujourd'hui, un chef de petite entreprise a parfois la sensation qu'il fait tout sauf de travailler dans le bâtiment !"

 

Batiactu : Quel est le message prioritaire que la Capeb adresse aux candidats à l'élection présidentielle ?

 

J-Ch. R. : Prenez en compte, dans les faits, la réelle importance de l'entreprise artisanale dans l'économie française, et plus particulièrement dans le bâtiment ! Nous devons sortir des grands discours, et faire en sorte que la voix des TPE-PME soit respectée et entendue, que les lois et règlementations soient adaptées à leur accès au marché. Aujourd'hui, nous avons la sensation de crouler sous l'administratif : facturation, devis, prêts garantis par l'État (PGE), certificats d'économie d'énergie (CEE), RGE... L'artisan a la sensation de ne plus être au chantier alors que c'est ce à quoi il aspirait au départ. Aujourd'hui, un chef de petite entreprise a parfois la sensation qu'il fait tout sauf de travailler dans le bâtiment !

 

Batiactu : Quelles mesures d'adaptation et de simplification demandez-vous ?

 

J-Ch. R. : Je souhaite tout d'abord rappeler que le travail réalisé par le gouvernement pour soutenir les entreprises lors de la crise sanitaire a été remarquable. Nous remercions l'État. Les dispositifs des PGE et du fonds de solidarité ont été d'une simplicité d'accès remarquable. Ce qui apporte la preuve qu'il est possible de simplifier et faciliter les choses, notamment grâce au numérique ! Bien sûr, il faudra faire le bilan au niveau des fraudes liées à ces dispositifs : il y en a forcément eu. Mais pour l'instant nous n'avons pas la sensation que d'avoir simplifié l'accès aux aides a coûté plus cher à l'État. Ce qui nous ramène au sujet de la rénovation énergétique : pourquoi ne serait-il pas possible de mettre en place un dispositif qui nous permettrait de valider nos compétences en quelques clics ?

 

Batiactu : Le gouvernement avait lancé un travail de simplification de la vie des artisans avec la direction interministérielle de la transformation publique (DITP). Qu'en est-il ressorti ?

 

J-Ch. R. : Le rapport, remis à l'administration en janvier 2021, est parfait ! Mais nous regrettons que seulement une seule de ses propositions ait été intégrée à la réglementation. Certes, elle n'est pas anodine, offrant une certaine tolérance dans la constitution des dossiers de certificats d'économie d'énergie (CEE). Nous espérons à présent que le programme Oscar incite l'État à retravailler sur ce sujet. Pourquoi, par exemple, ne pas opérer une fusion entre le label RGE et le dispositif des CEE ? Car les choses ne sont toujours pas harmonisées avec le système de MaPrimeRénov', en matière de référentiels, de contrôles... Rappelons une chose : si le bâtiment a un défi à relever, comme celui de la massification de la rénovation énergétique, il ne pourra pas le faire sans ses entreprises artisanales.
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