ÉCONOMIE. Une note de conjoncture exceptionnelle de l'Insee a été publiée pour le mois de mars 2020, tentant de mesurer l'impact, visiblement colossal, du confinement et de la crise sanitaire sur l'économie française. Bien qu'il faille prendre ces chiffres avec des pincettes, certains secteurs semblent exposés à un effondrement de leur activité, à commencer par le BTP.

"A l'heure actuelle, nous estimons ainsi que l'activité est à environ 65% de la normale. Je n'ai pas voulu que nous donnions une estimation de la croissance du Produit intérieur brut (PIB) trimestrielle et a fortiori annuelle. Cela dépendra notamment de la durée de cette période de confinement, que nous n'avons aucune légitimité ni aucune compétence à prévoir." Par ces mots, le directeur général de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), Jean-Luc Tavernier, appelle à prendre le recul nécessaire sur l'interprétation des chiffres et tendances qui se dessinent dans la note de conjoncture exceptionnelle réalisée pour ce mois de mars 2020, au moment où la France confine sa population, tente d'endiguer la crise sanitaire de la pandémie du Covid-19, et subit déjà les premiers dégâts économiques de cette situation.

 

Si les enquêtes mensuelles de janvier et février derniers n'ont quasiment pas démontré d'impact économique de l'épidémie dans l'Hexagone, il en est tout autrement du mois de mars : les inquiétudes des entreprises sont bien palpables, mais l'Insee insiste sur le caractère parcellaire des réponses de ces dernières, car seule une partie a pu être intégrée et aucune relance n'a été effectuée. Les enquêtes de mars portent donc essentiellement sur l'opinion des chefs d'entreprises durant la première quinzaine du mois, soit avant les annonces gouvernementales sur le confinement.

 

Le BTP pourrait contribuer à la baisse globale d'activité à hauteur de 5 points

 

D'une manière générale, le climat des affaires, tous secteurs d'activité confondus, se rétracte de 10 points et atteint un solde de 95, ce qui constitue la plus forte baisse mensuelle de l'indicateur depuis 1980, et sachant qu'après la faillite de la banque américaine Lehman Brothers qui avait amorcé la crise économique de 2008, cet indicateur avait reculé de 9 points. Le climat de l'emploi connaît lui aussi sa plus forte chute depuis 1991, en diminuant de 9 points, pour atteindre un solde de 96. Dans l'industrie du bâtiment, le climat des affaires semble en revanche stable, ce qui ne ferait toutefois que confirmer que ces chiffres sont à appréhender avec vigilance, car encore une fois ils ne font sans doute que refléter l'opinion des décideurs enregistrée au début du mois, avant le déferlement du virus sur le sol français.

 

Malgré tout, l'Insee tente de livre des premières estimations sur la perte d'activité économique causée par la crise sanitaire actuelle, en comparant "la situation estimée de l'activité de la semaine actuelle à ce que l'on aurait pu attendre d'une semaine 'normale'". Chaque secteur d'activité fait donc l'objet d'hypothèses, élaborées sur la base de remontées directes du terrain, de la part notamment d'entreprises ou de fédérations professionnelles. Globalement, la perte d'activité globale de l'économie tricolore est pour l'heure estimée à 35% en comparaison à une situation "normale", mais de fortes divergences peuvent apparaître en fonction des secteurs. Ainsi, "l'estimation de la perte d'activité liée aux mesures d'endiguement (écart entre l'activité économique estimée pendant la dernière semaine de mars et l'activité d'une semaine 'normale')" s'élève à 89% pour le secteur de la construction. Un chiffre abyssal pour cette branche d'activité qui pèse habituellement 6% dans le PIB, et qui en l'occurrence pourrait contribuer à la baisse globale d'activité à hauteur de 5 points.

 


"Au total, la perte d'activité 'instantanée' est estimée à environ un tiers. Cet ordre de grandeur semble cohérent avec les premières informations disponibles sur la situation des salariés, dont un tiers environ serait en activité sur le lieu habituel de travail, un tiers en télétravail et le dernier tiers en chômage partiel. Ce chiffrage semble également compatible avec la diminution observée de la consommation d'électricité, actuellement d'environ un cinquième par rapport à un fonctionnement 'normal' de l'économie."

 


La suspension des travaux de rénovation ferait plonger la consommation des ménages dans la construction

 

Inévitablement, la consommation des ménages sera elle aussi touchée de plein fouet par la crise sanitaire et économique actuelle. Estimée à 35% tous secteurs d'activité confondus par l'Institut, elle sombrerait toutefois de 90% dans le bâtiment et les travaux publics. Une branche qui ne représente pourtant qu'une part de 2% dans la consommation nationale en temps normal, et qui ne contribuerait qu'à hauteur de 1 point à la baisse globale de la consommation. Mais c'est la suspension des travaux de rénovation qui serait en mesure d'expliquer ces chiffres.

 

Et pour les semaines qui viennent ? Difficile d'y voir clair. Avec encore une fois toutes les précautions qui s'imposent, l'Insee chiffre l'impact d'un mois de confinement à 12 points de PIB trimestriel, soit 3 points de PIB annuel. Deux mois de confinement provoqueraient un recul 24 points de PIB trimestriel, soit 6 points de PIB annuel. Quoi qu'il en soit, l'Institut prévoit de republier, et si possible de l'approfondir, une note similaire dans deux semaines.

 


Les précisions méthodologiques de Jean-Luc Tavernier sur ces chiffres et tendances

 

Le directeur général de l'Insee, Jean-Luc Tavernier, a tenu à apporter des précisions sur la méthodologie employée par son organisation pour calculer ces chiffres et tendances, et insiste sur la grande prudence nécessaire pour les interpréter du fait du contexte actuel, trouble et complexe, où le manque de visibilité concerne tous les acteurs. "Il y a dix jours, l'Insee a fait savoir par communiqué de presse que la note de conjoncture de mars était ajournée et que l'Institut se donnait pour objectif de faire une évaluation de la situation économique toutes les deux semaines", explique-t-il. "C'est [jeudi 26 mars] que nous publions une première évaluation, en même temps que nous publions, comme chaque mois, les résultats des enquêtes de conjoncture. Ces enquêtes sont en forte baisse, mais elles ne suffisent pas à prendre la mesure de la chute d'activité puisque les réponses des entreprises ont été pour la plupart collectées avant le début du confinement."

 

Les équipes de l'Insee ont donc dû recourir à d'autres sources d'informations et à des méthodologies spécifiques, en bénéficiant par exemple de l'aide de la Banque de France, du Groupement Cartes bancaires CB, de la Direction générale des entreprises, du Medef ou encore de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Le directeur général de l'Institut avoue cependant avoir hésité à publier cette note de conjoncture, de peur que les considérations purement économiques soient mal perçues en cette période de confinement et de crise sanitaire. L'autre raison, "c'est qu'un statisticien répugne à donner un résultat dont il n'est pas suffisamment assuré. Et c'est peu de dire que ce que nous présentons aujourd'hui est fragile, susceptible d'être révisé."

 

Et Jean-Luc Tavernier de détailler : "D'abord parce que nos méthodes dans une telle situation ne sont pas éprouvées : c'est inédit dans l'histoire de l'Insee. C'est fragile aussi parce que la situation elle-même est très évolutive : dans certains secteurs industriels et dans les travaux publics, l'activité reprend après s'être interrompue ; dans d'autres secteurs, par exemple dans les services aux entreprises, le creux n'est sans doute pas encore atteint. Quoi qu'il en soit, pour incertain et imprécis qu'il soit, il m'a semblé que donner ce premier ordre de grandeur était préférable à ne rien dire du tout."

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