LOGEMENT. L'Initiative Rénovons !, soutenue par de nombreux acteurs publics et privés du logement, de l'environnement et de l'efficacité énergétique, a dévoilé les grandes lignes de ses scénarios visant à mettre les bouchées doubles par rapport au rythme de rénovation actuel. Les gains seraient non seulement financiers mais aussi sanitaires.

Y a-t-il eu un déclic, une prise de conscience des Français quant au confort thermique de leur logement depuis le début du confinement ? C'est ce que veulent croire les participants d'une visioconférence organisée ce 5 mai pour présenter les grandes lignes des scénarios de l'Initiative Rénovons !, un mouvement soutenu par des acteurs publics et privés du logement, de l'environnement et de l'efficacité énergétique. Son objectif : résorber les quelque 6,7 millions de passoires thermiques que compte l'Hexagone, et plus largement faire disparaître la précarité énergétique. Ces logements énergivores du parc privé, dont l'étiquette énergétique dépasse le F voire le G, ont un coût environnemental mais aussi sanitaire et social pour leurs occupants. On compterait 5,8 millions de ménages en situation de précarité énergétique en France aujourd'hui, d'après l'Observatoire national dédié à cette problématique.

 

Pour les membres de l'initiative, les travaux de rénovation pour améliorer les performances énergétiques des logements doivent donc être amplifiés. Des acteurs qui appellent à un plan de réhabilitation "ambitieux" pour atteindre les objectifs fixés par la loi de Transition énergétique pour une croissance verte, le Plan de rénovation énergétique des bâtiments ainsi que la loi Energie-climat. Mais au rythme actuel, "on sera loin du compte et on n'atteindra pas ces objectifs", estime Sonia Ribeiro, consultante chez Sia Partners. C'est pourquoi l'Initiative Rénovons propose deux plans complémentaires, le premier dit scénario "cible" respectant scrupuleusement les objectifs fixés, et le second envisageant de poursuivre les investissements pour assurer à chaque logement rénové d'atteindre un niveau de performance Bâtiment basse consommation (BBC). Certes, les investissements sont loin d'être négligeables : le scénario BBC représente un total d'environ 135 milliards d'euros, dont plus de la moitié provient du secteur privé. La puissance publique, pour sa part, doit y consacrer 63 milliards d'euros, soit 3,2 milliards par an en moyenne sur la période 2020-2040. Mais si le rythme actuel est maintenu, un peu plus de 500.000 passoires thermiques seulement auront été rénovées d'ici 2030, ce qui en laisserait encore plus de 5,8 millions à réhabiliter.

 

Un investissement rentable pour l'Etat mais au bout de 20 à 30 ans

 

Le scénario-cible affiche un rythme en cloche, partant de 400.000 rénovations par an en 2020 et grimpant jusqu'à 825.000 par an en 2026. Dans ce cas de figure, "les travaux de rénovation coûteraient en moyenne entre 8.000 et 20.000 € selon le logement", indique Sonia Ribeiro, qui ajoute que l'Etat participerait "à hauteur de 80% au financement des travaux", via des dispositifs d'aides comme "Ma prime rénov'". Ce scénario-cible permettrait de surcroît d'éviter chaque année 4,88 millions de tonnes équivalent CO2 d'émissions de gaz à effet de serre (GES), et génèrerait 93.000 emplois équivalent temps plein, dont 18.000 de long terme. "Grâce aux économies d'énergies, il y aurait en fait un pouvoir d'achat qui serait libéré et investi dans l'économie", explique la consultante. Sans oublier la baisse du coût sanitaire et du chômage et la hausse des rentrées fiscales : "Grosso modo, le plan de rénovation est rentable pour l'Etat. Cela reste quand même un effort de long terme car le retour sur investissement est de 20 à 30 ans."

 

Le scénario BBC se fixe quant à lui des objectifs encore plus ambitieux, mais dont les effets seraient également plus importants sur différents indicateurs économiques et sociaux. "Ce scénario permettrait de dynamiser le secteur de la rénovation, de réduire les émissions de GES du bâti, d'améliorer la qualité de vie des Français…", énumère Sonia Ribeiro. Concrètement, la filière miserait ainsi sur 6,7 millions de passoires énergétiques intégralement rénovées au niveau BBC à fin 2040, ce qui représenterait 10,8 milliards d'euros d'économies sur les factures d'énergies des ménages chaque année. Ces derniers verraient donc aussi leur état de santé s'améliorer, et c'est ainsi 700 millions d'euros qui seraient économisés chaque année pour le système de soins. Côté production d'énergie, ce sont 105 TWh qui pourraient être économisés chaque année à compter de 2040, soit 14% de la consommation des secteurs résidentiel et tertiaire. Les émissions de GES diminueraient de 14,67 millions de tonnes équivalent CO2 par an, soit 17% des émissions de ces mêmes secteurs.

 

Des sujets connus mais qui ne mobilisent pas uniformément

 

Mais que pensent les acteurs soutenant cette initiative de toutes ces tendances et chiffres ? "Le secteur où il y a un gros déficit, c'est le secteur locatif privé, pour une raison tout à fait rationnelle : les bailleurs privés n'ont pas d'intérêt financier à faire de la rénovation énergétique puisque ce ne sont pas eux qui vont profiter des économies d'énergies et du gain de confort, mais ce sont les bailleurs privés qui ont le pouvoir de décision de lancer une rénovation, et pas leurs locataires", analyse le directeur des études de la Fondation Abbé Pierre, Manuel Domergue. Considérant que la loi Energie-climat n'a offert qu'un "dénouement insatisfaisant" à ce sujet, il pointe un trop grand nombre de divergences au sein de la société, tout en rappelant que la Convention citoyenne pour le climat s'est cependant penchée sur la question et a formulé des propositions, que Batiactu a présenté ici.

 

Si le sujet divise, il a au moins le mérite d'être connu et de continuer à se diffuser, si l'on en croit la directrice de la stratégie du groupe Effy, Audrey Zermati : "On a observé une hausse de 30% des requêtes Google sur les travaux de rénovation énergétique, et 20.000 chaudières ENR ont été installées pour remplacer des installations au fioul à la fin 2019". La crise sanitaire et économique que la France traverse actuellement en raison de la pandémie de coronavirus doit toutefois être prise en compte dans les politiques publiques de la rénovation énergétique : "La crise fait l'ambition", affirme Audrey Zermati. "C'est vraiment le moment d'accélérer les réformes, de maintenir celles qui ont déjà été lancées", et de citer les réflexions sur le DPE, le renforcement du statut RGE, le conditionnement de l'ensemble des aides - et leur simplification - à l'efficacité, ou le soutien aux banques de détail pour proposer des solutions dédiées.

 

Tirer les enseignements de la crise du coronavirus et revoir le système des CEE

 

Le conseil et l'accompagnement doivent d'ailleurs être encadrés pour apporter plus de neutralité et de confiance, et donc pour être plus efficaces, selon Jean-Baptiste Lebrun, directeur du Cler, le réseau pour la transition énergétique. "On attend de l'Etat une clarification des compétences de chaque échelon de collectivité territoriale" dans ce domaine, a-t-il également souligné. Ceci pour éviter les effets d'aubaine mais aussi tirer les enseignements de la crise du Covid-19 sur nos modes de vie. "La rénovation est une sorte de course d'obstacles qu'il faut lever les uns après les autres", a souligné pour sa part Jean Merckaert, directeur du plaidoyer au Secours Catholique - Caritas France. Des obstacles qui sont notamment financiers ou juridiques, mais qui peuvent aussi renvoyer à des notions abstraites mais pourtant bien réelles comme la confiance des particuliers envers les entrepreneurs. "Il ne faut pas laisser passer cette seconde opportunité", poursuit-il en renvoyant à la situation actuelle. "On s'attendait déjà à quelque chose il y a un an, après la crise des Gilets jaunes ; il a fallu en passer par la Convention citoyenne pour le climat…"

 

Et les Certificats d'économie d'énergie (CEE) dans tout ça ? "C'est un système de marché qui pense difficilement le long terme : on est sur des périodes triennales qui donnent assez peu de visibilité et auxquelles personne ne croyait vraiment au début", note Jean-Baptiste Lebrun. "Aujourd'hui la contrainte augmente, et finalement on voit que cette logique n'est pas suffisante pour générer spontanément une structuration et des investissements dans le tissu productif de long terme, aligné avec le scénario et les enjeux qu'on vient de voir." D'après le directeur du Cler, il s'agira donc de travailler sur deux mécanismes : la vision au long cours et le renforcement du pilotage global. Quant au fait de savoir si l'accélération des travaux de rénovation ne risque pas d'amplifier au passage le phénomène de boboïsation, la corrélation semble difficile à établir : "On ne peut pas dire aujourd'hui en France qu'on ait constaté à des endroits précis une gentrification qui serait liée à la rénovation énergétique des bâtiments, pour la bonne ou mauvaise raison qu'il y a peu de rénovation énergétique des logements", tranche Manuel Domergue. Et de faire remarquer que les ménages aux revenus les plus faibles se destinent plus à vivre dans des logements rénovés étant donné que les charges y sont théoriquement moins élevées. Mais une approche globale, qui pourrait passer par exemple par une généralisation du dispositif d'encadrement des loyers, permettrait d'éviter cela. Dans tous les cas, les membres de l'initiative renvoient à la prochaine réunion de la Convention citoyenne pour le climat, prévue du 19 au 21 juin prochains, qui devrait mettre sur la table les propositions finales en la matière. Même si, en revanche, il n'y a pas de calendrier sur une réponse du Gouvernement.

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