NOUVELLES TECHNOLOGIES. Une mission d'information du Sénat s'est penchée sur la question, éminemment d'actualité, de la "plateformisation" de l'économie et de ses conséquences sociales. Invités à apporter leurs contributions, des représentants de l'artisanat et de l'architecture ont reconnu que le numérique pouvait apporter des bienfaits à leurs secteurs. Mais il peut aussi engendrer des risques sur lesquels les professionnels mettent en garde.

Pour un certain nombre de Français, le recours aux plateformes s'est imposé de manière quotidienne dans de nombreux domaines : faire ses courses, vendre des vêtements, et même acheter une voiture... Ce phénomène d'"uberisation" - en référence à l'application de voitures de tourisme avec chauffeurs (VTC) Uber, en opposition frontale aux traditionnels taxis - peut-il aussi impacter le secteur de la construction ? C'est pour tenter de répondre à cette question qu'une mission d'information du Sénat s'est penchée sur l'impact des plateformes numériques sur l'activité économique, le marché de l'emploi et les métiers. Les parlementaires ont mené une trentaine d'auditions permettant à une soixantaine de personnes d'apporter leurs contributions au débat. Si la numérisation de bon nombre de secteurs d'activité et de pratiques commerciales s'inscrit incontestablement dans une forme de modernisation, elle participe également à une déconstruction du "modèle classique" de l'entreprise en misant à fond sur l'externalisation.

 

Les plateformes sont en effet présentées comme des "entreprises d'un genre nouveau" qui "soutiennent entre elles et face aux acteurs traditionnels (...) une intense concurrence par les prix et recourent, à cet effet, en lieu et place de salariés, à des travailleurs juridiquement indépendants, dont la plupart exercent sous le régime de la micro-entreprise", explique le dossier de presse de la mission d'information. La réduction du coût du travail dans le modèle économique des plateformes est en réalité contre-balancée par le transfert des risques économiques et sociaux de l'employeur au salarié - ou, en l'occurrence, à l'indépendant.

 

Dans la mesure où de plus en plus de plateformes se développent sur des segments d'activité toujours plus nombreux, le Sénat appelle à mieux encadrer la chose, particulièrement dans les services aux consommateurs : "La prolifération de plateformes de services aux particuliers présente, elle, des risques importants en matière de garantie de la qualité des prestations réalisées et de déstabilisation des professionnels établis sur le marché", notent les parlementaires. "Un meilleur contrôle de la qualification de leurs travailleurs est nécessaire, ainsi qu'une valorisation des savoir-faire et des compétences par les plateformes."

 

Opportunités commerciales... et risques concurrentiels

 

Sur ce point, les interventions de plusieurs représentants professionnels lors des auditions menées par les sénateurs ont été éclairantes. Le directeur général du réseau des Chambres des métiers et de l'artisanat (CMA), Julien Gondard, a par exemple estimé qu'aucun "retour en arrière" n'était plus possible pour contrer l'"uberisation", et que tout l'enjeu pour les artisans était désormais de faire valoir la qualité de leurs prestations. Ces derniers doivent pouvoir compter sur "des protections, des gardes-fous, des vigilances, pour pouvoir préserver un secteur qui est au cœur de l'activité économique des territoires", avec une attention particulière portée sur "l'équité sociale et fiscale entre professionnels".

 

D'après les quelque 5.000 "diagnostics numériques" réalisés par CMA sur demande de l'État au sortir de la crise du Covid pour estimer l'impact des technologies numériques sur les métiers artisanaux, il s'avère que la machine (ou plutôt l'algorithme) n'est pas encore prête de remplacer l'humain, du moins sur tous les points : "Ces diagnostics nous ont dit que par essence, les activités que nous défendons sont locales, ancrées dans les territoires (...). Elles concernent l'économie de proximité, la vie quotidienne des Français, et donc par essence leur clientèle est de proximité", a détaillé Julien Gondard devant les sénateurs réunis en visioconférence.

 

Ajoutant que "le numérique est venu par nécessité donner une solution de commerce pour les entreprises artisanales" pendant la pandémie et ses confinements successifs. "Même si pendant la crise il s'agissait d'une nécessité, le numérique, pour les entreprises artisanales, c'est encore les balbutiements. On n'est pas encore dans une économie organisée, de marché, structurée autour d'une plateforme ; on est dans la relation client, dans le fait de rapprocher un produit d'une clientèle, dans la promotion d'un savoir-faire ; on est assez peu dans la vente en ligne", a insisté le directeur général du réseau consulaire.

 

"Confiscation de la relation client"

 

Le nombre d'artisans présent sur des plateformes spécialisées n'est actuellement que de 16%. Toujours selon les chiffres de CMA, 5% utilisent ces sites et applications pour prendre des rendez-vous, 15% pour effectuer des ventes en ligne et 2% des devis. "C'est un début d'appropriation de l'outil numérique, essentiellement pour trouver des clients et pour être en proximité avec l'écosystème de l'économie de proximité. Peut-être pourra-t-on considérer que c'est le manque de connaissances qui est un frein", a commenté Julien Gondard.

 

Quant aux conséquences, elles semblent assez logiques : grâce à leur mise en relation directe, les plateformes aident indéniablement à acquérir une nouvelle clientèle. "Plus on étend la sphère de promotion de l'activité, plus on peut avoir de nouveaux clients", confirme le responsable, qui adresse toutefois un petit avertissement : "Si la 'plateformisation' se développe, il y aura une confiscation de la relation client puisqu'on se retrouve devant un modèle où un intermédiaire va gérer pour vous la relation client". Et c'est là qu'une vigilance s'impose aux yeux des organisations représentatives, surtout dans un environnement numérique dominé par le référencement Internet et les "likes" ("j'aime"/"j'aime pas") que les clients/usagers peuvent attribuer à tout bout de champ.

 


"Oui, la 'plateformisation' c'est l'économie qui évolue, mais nous souhaitons que la qualification professionnelle reste le cœur de l'acquisition des compétences pour les entreprises artisanales. Un artisan doit pouvoir exprimer son talent par rapport à une start-up pour défendre un savoir-faire acquis avec le temps. Et qui fera l'économie de proximité si tout est virtuel ?"
- Julien Gondard, CMA

 


Le "bricoleur du dimanche" qui se transforme en "expert" ?

 

Un autre risque reposerait dans "le développement de nouvelles pratiques qui pourrait déboucher sur l'arrêt de la professionnalisation des chefs d'entreprises". Le recours accru à des plateformes pourrait potentiellement "empêcher", en tout cas "donner moins envie" aux artisans d'acquérir le spectre de compétences dont ils ont besoin pour exercer leur activité. L'exemple de la serrurerie, une "activité non-réglementée", a été cité : aujourd'hui, des plateformes permettent de trouver des serruriers sur Internet, pour la plupart des micro-entrepreneurs.

 

"Ce qui laisse l'impression que le bricolage est à la portée de tous et que celui qui aime bricoler le dimanche pourrait tout à coup se transformer en expert de la serrurerie et apporter un service qualifié à un particulier qui a un problème à son domicile", déplore Julien Gondard. Et ce alors que les entreprises artisanales, elles, "sont formées pour le faire". Les "pratiques opportunistes" doivent donc être surveillées de près, la concurrence exacerbée d'Internet permettant aussi de "faire jouer le prix le plus bas", tandis que des leviers peuvent être actionnés, comme le développement des labellisations.

 

Les artisans ne sont cependant pas les seuls professionnels à être confrontés à l'"uberisation" de leurs métiers. Les architectes, dont le rôle est tout aussi éminent dans l'acte de construire, particulièrement depuis que les problématiques de protection de l'environnement et de bien-être dans l'habitat sont revenues sur le devant de la scène avec la pandémie, doivent aussi faire face à plusieurs types de plateformes numériques.

 

Interrogée par la mission d'information sénatoriale, la présidente du Conseil nationale de l'Ordre des architectes (Cnoa), Christine Leconte, les a listées : "(...) des annuaires numériques et des annonceurs qui mettent en ligne des coordonnées ; des plateformes sociales et publicitaires qui mêlent à la fois des aspects sociaux (les particuliers peuvent laisser leur avis...) avec des annonces purement publicitaires d'agences d'architecture ou d'autres ; des plateformes de mise en relation d'architectes avec des professionnels ou des particuliers qui ont un projet...". Certaines de ces plateformes se rémunèrent d'ailleurs par le biais d'un commissionnement sur les honoraires d'architectes.

 

Oui à l'intermédiation et à la mise en relation, non à la "dépendance économique"

 

Ces derniers mettent surtout en garde contre les "plateformes de services", qu'ils perçoivent comme "une forme d''uberisation' totale" de leur profession. D'après Christine Leconte, celles-ci surfent sur "un accompagnement des clients dans la réalisation des démarches et la recherche de financements". S'y ajoutent des "applications numériques" qui ont tendance à se développer et qui "inquiètent beaucoup plus" les architectes, dans la mesure où elles proposent de choisir des plans ou encore des pré-réalisations de projets. "L'architecte est remplacé par un algorithme qui ne tient évidemment pas compte de l'environnement, des ressources locales, de l'état du sol, du diagnostic, de l'orientation, des voisins, du PLU (Plan local d'urbanisme)... Et cela, on le voit apparaître à tous les niveaux, que ce soit avec les clients particuliers ou avec les promoteurs dans le logement collectif", alerte la présidente du Cnoa.

 

Car le cadre juridique du métier d'architecte reste "très fort" avec plusieurs exigences à la clé pour les nouvelles agences qui s'installent, notamment l'obligation de disposer d'une assurance professionnelle, d'une assurance décennale, de suivre une formation professionnelle chaque année afin de connaître les nouvelles techniques, les dernières réglementations... Tout n'est pourtant pas à jeter dans ces plateformes numériques : celles relatives à l'intermédiation et à la mise en relation "peuvent avoir un aspect tout d'abord positif parce qu'elles permettent de rapprocher les architectes et les particuliers, ce qui était peut-être quelque chose qui nous manquait, de donner envie aux particuliers de faire confiance à un architecte", a relevé Christine Leconte. Avant d'ajouter toutefois qu'"elles peuvent également générer un effet de dépendance économique, dans lequel l'architecte peut se voir contraint de privilégier l'intérêt de la plateforme plutôt que celui de son client".

 

Un "système d'interdépendance" dans lequel les plateformes "contribuent aussi à la naissance d'une économie de profit"

 

Et de pointer les "risques" de ce "système d'interdépendance" dans lequel un architecte dont tous les clients transiteraient par ces plateformes ne serait alors "plus libre". Pour la représentante de la profession, les plateformes "contribuent aussi à la naissance d'une économie de profit qui s'appuie sur la valeur créée par l'architecte mais qui ne créent pas elles-mêmes leur propre valeur", ce qui à terme pourrait "faire augmenter artificiellement le coût de l'accès à l'architecture pour le client". Elles entretiendraient en outre "un flou auprès des consommateurs et des usagers sur qui fait quoi" puisqu'elles regroupent souvent architectes, décorateurs, architectes d'intérieur... dans un même support, avec parfois même "des usurpations de titres, des utilisations trompeuses de références sur des 'books'", note Christine Leconte.

 

Laquelle fait donc le distinguo entre plateformes de mise en relation et applications prospectives, ces dernières étant accusées de vouloir "clairement prendre la place de la conception architecturale". "Nous sommes pour des plateformes collaboratives qui associeraient très en amont les usagers, les programmistes, les collectivités, pour nous permettre d'avoir une forme de concertation avec la population", plaide-t-elle. Par contre, "il est dangereux" que l'acte architectural en tant que tel "soit fait dans un autre cadre". L'architecture se définissant comme "une conception de l'espace, qui demande un aspect créatif, d'adaptation aux besoins", elle doit selon la présidente du Cnoa "se faire autrement que par le biais d'un algorithme".

 

Une fois de plus, c'est donc la nécessité d'un encadrement juridique qui revient dans les discussions. Un constat que partagent les sénateurs : dans leur rapport, ils recommandent d'"encadrer le management algorithmique" et de "favoriser la transparence et l'explicabilité des algorithmes des plateformes". Reste à voir si ces travaux parlementaires seront suivis par l'exécutif et le législateur au travers d'un éventuel texte de loi.

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