ENTRETIEN. Le président de Qualibat, qui a copiloté le groupe de travail RBR 2020-2050, publie un nouveau livre électronique. Après un premier volume sur le bâtiment à énergie positive, Alain Maugard pousse plus loin sa réflexion et s'interroge maintenant sur le bâtiment "intelligent". Il livre son sentiment sur ces questions d'actualité.

Batiactu : Vous avez signé, en 2015, un premier volume électronique "Le Bepos pour tous". Ce nouvel opus est-il dans la lignée ?
Alain Maugard : Le bâtiment à énergie positive va se faire, à une échelle plus grande, celle du quartier, du territoire, c'est clair, car les optimisations sont plus intelligentes à ces échelles plutôt qu'au niveau du bâtiment seul. Bientôt, il y aura le passage d'une réglementation purement thermique, la RT2012, à une réglementation environnementale plus globale, en 2020. Les choses ont donc changé, avec l'arrivée rapide de la digitalisation et de l'intelligence artificielle potentiellement appliquées à l'immobilier, au bâtiment et à la ville. Les notions de "bâtiment responsable" d'un côté et de "bâtiment augmenté" de l'autre sont donc volontairement mises en regard. Car le défi n'est pas encore gagné.

 

Batiactu : Qu'entendez-vous exactement par "bâtiment augmenté" ?
Alain Maugard : Augmenté de services digitaux. C'est une question importante pour les villes, et cela va aller très vite parce que les technologies sont déjà là et que les gens s'en emparent, comme ce qu'il s'est passé pour le portable. Tellement même que nous allons être inondés de logiciels et d'algorithmes, au risque de devenir "addicts" à ces choses pas indispensables et consommatrices d'énergie qui éloignent donc de l'idéal de "bâtiment responsable". Cela a la force d'un tsunami. Attention que cela ne dévie pas et que cela reste au service de la responsabilité. Il s'agit d'une "impérieuse synergie".

 

Batiactu : La question des données est donc centrale pour le bâtiment connecté ?
Alain Maugard : Qui détiendra les informations et les exploitera ? Les géants du numérique veulent façonner la ville. Mais l'intelligence doit rester aux utilisateurs du bâtiment ou de la ville. Cette énorme vague est plus forte que prévu, et elle va plus vite dans les transports avec les voitures autonomes qui ne sont plus de l'anticipation mais qui seront là, dans les rues, dès demain.

 

Batiactu : L'autre enjeu est la réduction de l'empreinte environnementale, pouvez-vous nous en dire deux mots ?
Alain Maugard : Nous allons progresser en insérant la dimension "carbone gris" dans la réglementation. La rencontre de cette préoccupation avec la lutte contre l'effet de serre a donné naissance à l'expérimentation E+C- qui est en cours. Cette empreinte CO2 était l'enfant oublié du Grenelle de l'Environnement, principalement à cause de la lutte entre les énergies, électricité d'un côté et gaz de l'autre, qui ont renvoyé cette problématique à plus tard. Donc en 2020. Mais la question se pose maintenant : la moitié du carbone d'une construction provient des matériaux de construction et l'autre moitié, de l'énergie utilisée pendant l'exploitation du bâtiment. Il faut pousser à utiliser des énergies vertes pour créer des produits de la construction à durée de vie plus longue et qui soient recyclables ! C'est vraiment très intéressant, d'autant que la compétition entre tous les produits amènera une sélection naturelle éliminant les moins aptes à réduire l'empreinte carbone. Le mode de calcul de la future réglementation devra prendre en compte le stockage de CO2 par les matériaux, à l'image de ce que fait le bois, car il y a un intérêt évident à le retenir le plus longtemps possible et à le recycler. Nous n'en sommes qu'au début mais l'apparition de stratégies d'innovation pour répondre à cette problématique est une très bonne nouvelle. Sur la question des sources d'énergie, la réglementation de demain rectifiera le tir entre électricité et gaz puisqu'elle poussera EDF à continuer à décarbonner son courant et Engie à se diriger vers le biogaz.

 

Batiactu : Nous parlons là de solutions techniques, technologiques. Mais les bâtiments abriteront des personnes…
Alain Maugard : Dans le bâtiment responsable, les modes de vie seront importants. Dans un long chapitre de ce livre, je m'intéresse au confort, au plaisir de vivre dans ces constructions. Cet aspect est d'ailleurs un peu à l'opposé de la stricte sobriété prônée par certains ascètes mais qui n'est pas très désirable ni excitante. Si, au contraire, nous faisions plus agréable en faisant un peu moins performant ? C'est finalement l'éternel débat entre stoïciens et épicuriens. Mais, soyons clairs, il n'y a pas de débat sur la température de chauffage à 19 °C : personne ne le fait vraiment ! Le bâtiment doit donc être bien conçu, avec de l'éclairage naturel bien sûr, et la garantie de sa qualité sanitaire. Tout le monde est d'accord.

 

Batiactu : Justement, sur le confort d'été, vous avez une position atypique en admettant la nécessité de recourir à des systèmes de climatisation. Expliquez-nous votre réflexion ?
Alain Maugard :
La climatisation ne va pas faire exploser les consommations chez nous, en France. Je suis POUR un rafraîchissement naturel en premier. Mais si une canicule dure 15 jours alors l'inertie thermique des bâtiments ne suffira plus. Donc transformer les photons en frigories ne me semble pas idiot. J'ai d'ailleurs l'intuition que l'autoconsommation va être une forte tentation et qu'on récoltera cette énergie sur les toits et les façades, grâce à des panneaux et vitrages photovoltaïques. Et même si on augmente les surfaces, on ne privera personne, contrairement à la biomasse où la ressource, qui reste renouvelable, n'est toutefois pas infinie. Les photons seront exploités à une grande échelle, encore sous-estimée par la Programmation pluriannuelle de l'énergie.

 

Batiactu : Quelle place voyez-vous pour la Nature en ville ?
Alain Maugard : C'est une autre idée lancée par le Plan Bâtiment Durable sur la biodiversité. Ville et nature ne sont pas antinomiques. Il y a une biodiversité urbaine positive, avec des parois végétalisées, des ruches… C'est un grand dossier.

 

Batiactu : Quelles autres grandes tendances identifiez-vous ?
Alain Maugard : Les modes d'usage changent vite, y compris pour le tertiaire. La question sera de mieux utiliser le stock existant plutôt que de laisser des constructions vides. Le neuf devra davantage montrer son utilité. Il y aura des idées d'évolutivité, modularité, réversibilité, coworking, travail à distance qui vont modifier la conception des bâtiments. Et l'arrivée en force du numérique qui change les mentalités et l'attitude des gens. Ils sont mieux organisés qu'avant, perdent moins de temps. Il y a une très forte malléabilité des modes de vie. Et la domotique se trouve finalement réclamée alors qu'elle était, jusqu'ici, mal aimée. Toutes ces perspectives à l'échelle de la ville seront passionnantes. Peut-être de la matière pour un 3e volume ?...

 

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