BILAN. L'antenne Ile-de-France de la Fédération française du bâtiment a présenté ses chiffres au premier semestre 2021 et s'inquiète de nombreux facteurs qui ralentissent la construction neuve dans la région. Menace d'une nouvelle vague épidémique, baisse des permis de construire, pénuries de matériaux, les professionnels tentent de sortir la tête de l'eau.

Philippe Servalli ne cache pas son inquiétude. Le premier vice-président en charge des affaires économiques de la Fédération française du bâtiment (FFB) Grand Paris Ile-de-France tire la sonnette d'alarme dans une conférence de presse tenue ce mercredi 7 juillet. La construction neuve de logements et de bureaux va mal, la crise étant exacerbée par de nombreuses difficultés. Tout d'abord, la flambée des prix des matériaux, due à la pénurie de ceux-ci, engendre des coûts fournisseurs "disproportionnés" ainsi que des ruptures d'approvisionnement voire des retards sur les chantiers. Des chantiers qui n'ont parfois pas réussi à rattraper leur retard après le premier confinement au printemps 2020. Les tensions sur la main d'œuvre sont fortes et la menace d'une nouvelle vague épidémique fait trembler la filière.

 

Une valeur de la production en chute libre

 

La valeur de la production du bâtiment francilien s'échelonne à 32,6 milliards d'euros, soit une baisse de 15,9% entre 2019 et 2020. Dans le logement neuf, la baisse est de 21,5% et de 22,3% pour le non-résidentiel. "C'est énorme, c'est une chute d'activité historique, bien que nos entreprises aient su s'adapter et résister", juge le porte-parole. "Le bâtiment francilien a bénéficié de diverses mesures pour diminuer l'impact et préparer l'après-crise, grâce notamment au plan de relance gouvernemental." En effet, 613,5 millions d'euros ont été affectés à la rénovation des bâtiments publics d'État en Ile-de-France.

 

Aussi, le maintien de l'activité partielle a permis de soutenir le pouvoir d'achat des ménages, veut rappeler Philippe Servalli. "Le premier semestre 2021 a été placé sous le signe du redressement de l'activité grâce aux mesures gouvernementales, comme le chômage partiel." Quelque soit leur segment d'activité, les professionnels sont globalement satisfaits de leur activité. 78% estiment que leur activité a été bonne au premier trimestre 2021. 69% déclarent que leur carnet de commandes est équivalent ou supérieur à la normale.

 

Des difficultés de recrutement

 

"Dans un contexte marqué par l'augmentation des prix des matériaux et des conditions de circulation et de stationnement plus difficiles en Ile-de-France, les prix pratiqués par les professionnels du bâtiment sont globalement revus à la hausse", explique le vice-président de l'antenne locale de la FFB. Et bien que les perspectives d'emploi soient à la hausse pour le second trimestre, 71% des professionnels éprouvent des difficultés de recrutement. Cela se cristallise avec l'inquiétude croissante de voir le variant delta provoquer une quatrième vague épidémique dans l'hexagone.

 

Autre mauvaise nouvelle : le chiffre d'affaires de la filière en 2021 ne devrait pas renouer avec son niveau de 2019. Les prévisions de production cette année devait progresser de 13,4% par rapport à 2020. Elle resterait pourtant inférieure de 4,9% comparé à 2019. Le neuf non-résidentiel enregistre une chute de 12,8% par rapport à 2019. La hausse attendue dans l'entretien-amélioration (9,3%) en 2021 déboucherait sur un total légèrement en dessous des chiffres de 2019 (-1,6%).

 

"Pas de signe de reprise"

 

Autre point de vigilance, les répercussions de l'activité sur les constructions neuves. Les autorisations de construction de logements ont augmenté de 1,2% par rapport au premier trimestre 2020 mais baissé de 14,7% en deux ans. Les mises en chantier ont, elles, bondi de 11,3% depuis le premier trimestre 2020 mais plongé de 10,8% en deux ans. Le constat est cinglant. "Il n'y a pas eu de rebond cette année, c'est ce qu'on craignait", confie Philippe Servalli.

 

"Les grandes entreprises nous confirment ce trou d'air au deuxième semestre 2021. L'acte de construire devient compliqué. Des projets ont été modifiés, certains ne sont pas sortis", explique-t-il, pour expliquer, en partie, les raisons de ces chiffres. "A ce stade-là, nous ne voyons pas de signe de reprise. Il y a pourtant un vrai besoin de logements en Ile-de-France, on est déjà en déficit de 20.000 logements tous les ans depuis dix ans." Il affirme qu'il faudrait porter le nombre de logements à 90.000, au minimum, par an, pour faire face à l'augmentation démographique et aider les mal-logés.

 

Le télétravail a changé les habitudes… et les besoins

 

Du côté de la construction de locaux, la situation n'est guère meilleure. En deux ans, les surfaces autorisées de bâtiment non-résidentiel baissent de 34,8%. Une pente déjà amorcée en 2020, avec -22,4%. Pire, les mises en chantiers reculent de 46,6% par rapport à 2019 (et de 1,8% comparé à 2020). "Le déploiement du télétravail y est pour quelque chose. On parle en ce moment d'un potentiel nouveau confinement bientôt donc les entreprises gardent leurs salariés en télétravail et cherchent à réduire leurs surfaces de bureaux", continue Philippe Servalli, qui ne cache pas son pessimisme. "Pour le logement, ça peut repartir très vite car il y a un vrai besoin mais je ne crois pas en une reprise rapide du non-résidentiel."

 

De là, compliqué pour le vice-président de la FFB IDF de tirer des conclusions optimistes pour 2022. "Le clignotant est au rouge", se contente-t-il de répondre, avant de rappeler que la construction neuve représente 46% du chiffre d'affaires du bâtiment francilien. "Si les entreprises considèrent que leur activité a été bonne en 2021, elles sont inquiètes pour la suite à cause de la baisse des permis de construire."

 

Autre sujet de crainte : la flambée des prix des matériaux, qui s'est généralisée, notamment pour l'acier, le cuivre, le bois semi-transformé ou le plâtre. "Nombre de professionnels sont en incapacité d'augmenter leurs prix", assure-t-il. "Les marges des entreprises risquent d'être affectées, ainsi que leur trésorerie. La profession ne va pas pouvoir supporter plus longtemps ces prix pratiqués. Je crains des liquidations de certaines TPE et PME en 2022."

 

"La RE2020 présente des contraintes supplémentaires"

 

Et quand ce ne sont pas les pénuries de matériaux qui fragilisent les entreprises, c'est au tour du manque de main d'œuvre. "Les difficultés de recrutement sont grandissantes, il faudrait plus de 10.000 temps-pleins pour faire face à l'activité du secteur." Couvreur, peintre, charpentier, plombier… Toutes ces professions connaissent des tensions particulières. Afin de valoriser ces métiers, une campagne de communication va être lancée par l'antenne nationale de la FFB.

 

Aussi, "le risque de défaillances d'entreprises dans les mois à venir n'est pas exclu." Les projets de travaux en copropriétés pâtissent de la tenue des assemblées générales en distanciel. "C'est aussi une cause de diminution d'activité à ne pas oublier." Pour couronner le tout, "la RE2020 va représenter, pour les professionnels, des contraintes supplémentaires et va alourdir le coût de construction et complexifier l'acte de construire."

 

Le Bâtiment est-il en pleine mutation écologique ?

 

Du côté des TPE et PME franciliennes, les retombées économiques sont quasi nulles suite au lancement de grands travaux, notamment pour le Grand Paris et pour les Jeux olympiques. "Les chartes qui ont été élaborées n'imposent pas de référence locale. Favoriser les entreprises locales permettrait pourtant de faire baisser l'empreinte carbone", souligne Philippe Servalli.

 

Interrogé sur les mairies écologistes qui appellent parfois à moins construire pour faire la part belle à la rénovation, le porte-parole est clair : "Nous sommes des citoyens, pas des bétonneurs." Il appelle à "mieux construire, dans le cadre d'une transition écologique" et parle de "révolution du bâtiment", comme avec l'utilisation de matériaux bas carbone. "La politique ne doit pas prendre le pas sur le juridique et les élus ne doivent pas voir l'acte de construire comme une agression. Se loger est une priorité. Ne pas construire, c'est terrible pour les citoyens et notre économie."

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