ENTRETIEN. Au Royaume-Uni, le Gouvernement envisage d'interdire les produits combustibles en façade sur les immeubles de grande hauteur et les bâtiments sensibles (écoles, hôpitaux), à la suite du drame de Grenfell. Rockwool, fabricant d'isolant en laine de roche incombustible, soutient cette proposition et nous donne son analyse de la situation, au moment du lancement du plan de rénovation énergétique des bâtiments.

Au Royaume-Uni, le débat fait rage autour de la question d'interdire ou non les produits combustibles en façade sur les immeubles de grande hauteur. Theresa May a affirmé qu'elle l'envisageait - en France, c'est déjà le cas pour les IGH (plus de 50 mètres de haut). La division britannique de Rockwool a récemment réalisé une étude auprès du grand public, dont il ressort que "90% des personnes interrogées estiment que tous les bâtiments de grande hauteur ou sensibles (écoles, hôpitaux...) devraient être recouverts de produits non combustibles".

 

Qu'en est-il de la position de Rockwool sur la situation française ? Réponses avec Matthieu Biens, directeur marketing et développement produits Europe du Sud, et Bruce Le Madec, chef de projet sécurité incendie.

 

Batiactu : Outre-Manche, la division britannique de Rockwool prend sa part dans les débats concernant les suites réglementaires à apporter à l'incendie de la tour Grenfell. En France, la réglementation sur les feux de façade pour les immeubles de quatrième famille va être renforcée via le projet de loi Elan qui créé la catégorie des immeubles de moyenne hauteur (IMH). Quelle est votre analyse de la situation en tant qu'industriel de l'isolation fabricant un produit non-combustible ?

 

Rockwool : Nous nous demandons si nous ne sommes pas en train de faire en France ce que le Royaume-Uni regrette aujourd'hui d'avoir trop fait : donner trop de place au 'droit souple' et pas assez au prescriptif, en ayant par exemple de plus en plus recours à l'ingénierie du feu. C'est encore plus vrai avec le permis d'expérimenter qui fait passer la sécurité incendie dans le champ de l'objectif de résultats plutôt que l'objectif de moyens. Par ailleurs, un plan ambitieux de rénovation énergétique des bâtiments vient d'être présenté par Nicolas Hulot. D'importants financements vont être débloqués et bénéficieront probablement à des milliers de chantiers d'isolation thermique par l'extérieur (ITE), notamment en HLM. Le Gouvernement ne risque-t-il pas de mettre la charrue avant les bœufs, en lançant des chantiers en masse avant même d'avoir tiré toutes les leçons de ce qu'il s'est passé à Londres ? Le rapport Hackitt réalisé outre-Manche, commandé par les pouvoirs publics pour définir les évolutions futures de la réglementation, soulève pourtant des points de vigilance qui concernent aussi la France.

 

"Le Gouvernement ne risque-t-il pas de mettre la charrue avant les bœufs, en lançant des chantiers d'ITE en masse avant même d'avoir tiré toutes les leçons de ce qu'il s'est passé à Londres ?"

 

Batiactu : A quels points songez-vous ?

 

Rockwool : La question de la déresponsabilisation des acteurs est soulevée. La chaîne des responsabilités n'est pas assez claire, entre les essais de résistance au feu réalisés en laboratoire, l'ingénierie incendie, les industriels, les poseurs, le maître d'ouvrage... Nous ne savons pas clairement qui doit vérifier quoi à chaque étape du projet. C'est ce qui s'est, semble-t-il, passé à Grenfell. En matière de produits, nous avons un suivi en matière de marquage CE, des certifications sur la composition ou les performances mécaniques dans le cadres d'avis techniques et des essais en grandeur réelle de type Lepir sur des systèmes où le produit est intégré. Mais il faudrait établir un lien entre ces trois suivis.

 

 

Batiactu : Les essais en grandeur réelle ne sont-ils pas, en quelque sorte, le juge de paix ?

 

Rockwool : Pas nécessairement, car il y a un trou dans la raquette en France comme au Royaume-Uni sur ce plan. Pour un Lepir, aucune certification n'étant associée au système testé (aucun prélèvement requis par exemple), aucune obligation n'est imposée au fabricant quant à la représentativité des produits testés comparativement à ceux qui sont fabriqués et commercialisés. Et le montage qui donne lieu au test est bien souvent réalisé par l'industriel lui-même, qui teste ses propres produits et a donc intérêt à ce que l'installation soit optimale. La qualité de la pose des matériaux est-elle alors la même que lorsqu'une entreprise pose une ITE sur un chantier 'réel' ? Et l'intégrité du système ?

"Une série de risques difficiles à maîtriser, impliquant de nombreux acteurs pas toujours conscients des enjeux"

 

De la même manière, on peut décider d'installer des barrières coupe-feu à chaque étage lorsqu'un isolant combustible est posé, mais encore faut-il qu'elles soient bien positionnées pour jouer leur rôle. Le poseur se rend-il compte qu'en établissant une ITE, il n'installe pas seulement un système de performance thermique, mais aussi un système de protection des habitants contre le risque incendie ? Il y a tout un travail de sensibilisation à effectuer auprès des entreprises. Je vous renvoie d'ailleurs à un article du magazine de l'AQC, Qualité construction [article accessible en cliquant ici, NDLR], qui pose la question des risques encourus par les habitants lors d'un chantier de pose d'une ITE en site occupé : il arrive ainsi que des matériaux combustibles soient stockés au bas de la façade durant plusieurs jours. Ce qui pose une nouvelle question, celle de la sensibilisation des résidents au risque incendie lors de ce type d'interventions.

 

Enfin, autre élément : dans le cas par exemple d'une ITE polystyrène sous enduit, la résistance au feu n'est active que si l'enduit est bien entretenu dans le temps. Or, quel propriétaire/maître d'ouvrage, aujourd'hui, a conscience de cet enjeu et se soucie de l'état de l'enduit ? Tout cela représente une série de risques difficiles à maîtriser, impliquant de nombreux acteurs pas toujours conscients des enjeux.

 

Batiactu : Pour résumer, vous estimez que le risque est trop difficile à maîtriser lorsque l'on a recours à des produits combustibles en façade ?

 

Rockwool : Pour nous, il y a clairement un souci sur l'appréciation du risque. Il y a en effet un cumul : on prend un risque au moment de la conception (est-elle bien pensée en matière de sécurité ?), puis de la pose, puis de l'utilisation du bâtiment (certains résidents stockant des produits combustibles sur leur balcon), puis dans l'évaluation de la performance au feu comparativement au comportement réel en cas d'incendie où de nombreuses incertitudes subsistent. Comment être sûr que les pompiers, pour des raisons diverses, ne vont pas mettre plus de temps que prévu pour arriver ? Nous sommes donc, bien entendu, en accord avec notre division britannique : sur les immeubles de moyenne et grande hauteurs, nous soutenons l'emploi de produits incombustibles.

 

"Il faut peser la décision du choix de l'isolant à l'aune du fait qu'il y a potentiellement des vies humaines en jeu"

 

Batiactu : Certains vous répondront que vos solutions posent problème en rénovation, puisque vos produits sont moins performants thermiquement que ceux qui sont combustibles. Ainsi, l'épaisseur de l'isolant à installer est bien plus importante...

 

Rockwool : Si la performance thermique d'autres types d'isolant est supérieure à la nôtre, la différence n'est pas si significative, cela peut se jouer à deux ou trois centimètres d'épaisseur d'isolant pour atteindre la performance courante en rénovation. Par ailleurs, il faut peser la décision du choix de l'isolant à l'aune du fait qu'il y a potentiellement des vies humaines en jeu.

 

Batiactu : Echangez-vous avec les pouvoirs publics pour peser dans les décisions qui vont être prises sur la sécurité incendie des immeubles de quatrième famille ?

 

Rockwool : Nous suivons de près l'évolution du dossier, depuis la parution du rapport du CSTB en juillet 2017 que nous avons accueilli très favorablement. Nous sommes toujours en attente d'un second rapport des pouvoirs publics, plus clair sur les actions à prendre, contenant notamment un audit sur les bâtiments qui auraient le même profil que la tour Grenfell. Il était annoncé, malheureusement il n'est pas encore paru. C'est dommage, car avec le plan de rénovation le marché risque de partir très fort, et il faut absolument que soit mené, en parallèle, un travail sur la réglementation incendie. C'est une urgence. Nous parlons beaucoup des immeubles de quatrième famille, qui deviendront bientôt les immeubles de moyenne hauteur, mais quand on voit la rapidité de propagation des flammes en façade, nous estimons que cette question se pose sur toutes les habitations, quelle que soit leur taille.

 

A notre avis, la maîtrise du risque passe par l'incombustibilité de l'enveloppe du bâtiment. Car à l'extérieur, par définition, ne peut pas s'appliquer la règle du compartimentage qui est une des règles de sécurité essentielles à l'intérieur. Un feu de façade met à défaut toute la stratégie de confinement du feu. Bien sûr, des guides de préconisations existent pour assurer la stabilité au feu d'une installation. Mais nous devons sortir des préconisations pour entrer dans le champ réglementaire. Et si celui-ci est déjà trop complexe, c'est peut-être parce que nous avons cherché à apporter des solutions pour des systèmes qui étaient par nature trop risqués.

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