RENOUVELLEMENT URBAIN. Confrontée à un phénomène de dépeuplement, la deuxième ville de l'agglomération lilloise a saisi l'opportunité du nouveau programme national de renouvellement urbain pour démolir sans reconstruire, ou très peu. Reportage.

C'est peu dire que Roubaix, ancienne capitale du textile, a souffert de la désindustrialisation. Depuis les années 70, elle fait face au double phénomène d'appauvrissement de sa population et de dépeuplement. En une cinquantaine d'années, d'après l'Insee, la ville aux presque 100.000 âmes a perdu quelque 20.000 résidents. Certaines parties de la ville, qu'il s'agisse des maisons ouvrières d'époque ou de cité d'habitat social des années 60, subissent un double processus de dégradation du bâti et de problèmes urbains. C'est pourquoi, après avoir bénéficié du premier programme de l'Anru, la ville est inscrite au NPNRU (nouveau programme national de renouvellement urbain) pour un projet d'intérêt national, l'un des cinq de la Métropole européenne de Lille (Mel). Par ailleurs quatre supplémentaires sont d'intérêt régional.

 

La particularité de ce nouveau programme de renouvellement urbain roubaisien, dont la convention doit être définitivement signée début 2021 (montant : 400 M€, dont 185 M€ de subvention Anru), est d'être éclatée sur trois secteurs. Trois secteurs qui renferment plusieurs quartiers aux caractéristiques très différentes : l'Alma, qui mêle habitat ancien dégradé et habitat social, les Trois-Ponts, grand ensemble des années 60, accolé au Pile, quartier de maisons ouvrières dégradées, et enfin l'Epeule, quartier mixte paupérisé.

 

"L'enjeu, c'est le peuplement"

 

A Roubaix, 35% des logements sont sociaux. "Mais 90% de la ville est classée en quartiers prioritaires de la politique de la ville" (QPV), précise Catherine Dautieu, directrice de l'aménagement de la ville, lors d'une visite organisée par la mairie, début octobre. Un important parc social de fait se superpose au parc HLM et connait une lente dégradation qui "ne date pas d'hier". Il s'agira donc, dans ce nouveau programme de renouvellement urbain, de rénover certains immeubles, sociaux ou privés, mais aussi d'en démolir, pour dédensifier des quartiers extrêmement imperméabilisés (certaines parties de la ville ne comptent qu'1m2 d'espace vert par habitant), et ainsi maîtriser le peuplement pour apporter de la mixité sociale.

 

"L'enjeu, c'est le peuplement", explique la directrice de l'aménagement. "Roubaix a une histoire d'accompagnement social des populations fragiles très marquée, ce qui a donné lieu à une certaine spécialisation à l'échelle de la métropole : nous accueillions les profils les plus fragiles". La conférence intercommunale d'équité territoriale est un des outils d'une "redistribution", entre les communes de la métropole, des ménages fragiles. Contrairement au premier programme de rénovation urbaine, les relogements de locataires HLM, qui ont déjà commencé, ont cette fois lieu à l'échelle de la métropole. "Et en inter-bailleur", précise Catherine Dautieu.
"C'est notre pari".

L'enjeu, c'est aussi le marché de l'immobilier : pour apporter de la mixité dans ces quartiers, il faut que les ménages des classes moyennes aient envie de s'y installer. Plus d'aérations, plus d'espaces verts, des façades rénovées et un travail sur l'espace public doivent contribuer à la valorisation de l'existant et à une meilleure attractivité, veut croire la mairie. "C'est notre pari", insiste la directrice de l'aménagement.

 

L'Alma : réparer les erreurs urbanistiques des années 80


Roubaix, quartier de l\'Alma
Le quartier de l'Alma, à Roubaix. © Anaïs Gadeau - Ville de Roubaix

La visite débute dans l'Alma, un quartier dégradé proche de la gare. "Ici, il y aura beaucoup de démolitions", prévient d'emblée la directrice. On a beau être à proximité immédiate du centre-ville, le quartier vit très mal, autant dans son tissu ancien dégradé que dans les logements sociaux construits dans les années 80. Beaucoup de démolitions, donc, et "presque pas de reconstructions" : d'une part il n'y a "pas de marché" pour l'habitat privé, et d'autre part, "selon les règles de l'Anru, nous ne pouvons pas reconstruire du social à cause du taux déjà très élevé".

 

L'autre enjeu du quartier est la réouverture du quartier sur la ville, alors que des "mauvais choix", faits dans les années 80, avaient conduits à des espaces fermés, labyrinthiques, propices aux trafics et insécurisants. Les démolitions vont permettre de rouvrir des places, des voiries. Faute de demande immobilière, certains terrains libérés seront "gérés temporairement" dans l'attente d'un projet, y compris de développement économique.

 

Les Trois-Ponts : continuer l'Anru 1


Roubaix, les Trois-Ponts
Le grand ensemble des Trois-Ponts, à Roubaix. © Anaïs Gadeau - Ville de Roubaix

Dans le grand ensemble des Trois-Ponts non plus, après les démolitions il n'y aura pas de reconstructions. Pour cause : les terrains libérés par le premier programme de rénovation urbaine n'ont toujours pas trouvé preneurs. Le passant voit donc, à côté des barres réhabilitées il y a quelques années, des terrains vagues, au beau milieu de la ville. Deux projets sont en cours, mais l'un, porté par Foncière Logement (groupe Action Logement) "traîne", et l'autre, du bailleur Vilogia, a été abandonné. Dommage, "nous comptons sur ces projets pour tirer la demande sur le reste des fonciers", regrette Catherine Dautieu.

 

Pour elle, la règle de l'Anru qui interdit la reconstruction de logements sociaux sur site lorsque ceux-ci sont déjà nombreux "empêche les opérations de sortir, car les promoteurs veulent souvent sécuriser leurs programmes avec 30% de logements sociaux, qui permettent d'enclencher les opérations", d'un point de vue bancaire, notamment.

 

"Je ne sais pas si le premier programme manquait d'ambition ou si on ne pouvait de toute façon pas tout traiter en une fois".

Comment se fait-il qu'un quartier déjà ciblé par l'Anru 1 ait besoin d'une nouvelle intervention dans le cadre de l'Anru 2 ? "Je ne sais pas si le premier programme manquait d'ambition ou si on ne pouvait de toute façon pas tout traiter en une fois", répond la directrice de l'aménagement. Sur les six tours originellement construites dans le quartier, il en reste deux, qui vont être détruites cette fois-ci. Une barre appartenant au bailleur Adoma va également tomber. Sur le foncier libéré, un mail piéton et des espaces publics vont être créés. Par ailleurs, 70 logements qui n'avaient pas été réhabilités dans le premier programme vont l'être dans le second.

 

Le Pile : un quartier ouvrier typique à sauver


Roubaix, quartier du Pile
Le quartier du Pile, avec son habitat ouvrier typique, en voie de dégradation. © Anaïs Gadeau - Ville de Roubaix

Quelques dizaines de mètres plus loin, changement de décor : on entre dans un quartier de maisons ouvrières typiques du Nord, en briques rouges, étroites, et ne dépassant que rarement le R+2. "Depuis 30 ans, ce quartier a bénéficié de tous les dispositifs pour l'habitat ancien dégradé", expose Catherine Dautieu : "Opah, Ori, PMRQAD, Opah-RU..." Les sigles s'enchaînent. Le quartier, lui, continue de sombrer, avec "des maisons qui s'abiment et des ménages qui n'ont pas les moyens de rénover, même avec les aides". La remise aux normes, notamment thermiques, s'avère en effet extrêmement coûteuse sur ce type de bâti.

 

Le premier programme de rénovation urbaine s'était déjà penché sur le Pile, avec "un travail sur l'espace public essentiellement, et la démolition de quelques friches". Un parc a été créé sur le terrain d'une ancienne usine, bienvenu dans ce quartier presque exclusivement minéral. Le nouveau programme prévoit de requalifier la rue et de se concentrer sur trois îlots de maisons, pour donner l'exemple et "tirer le quartier", comme l'explique la représentante de la ville.

 

Seulement 41 maisons seront reconstruites.

Sur ces trois îlots, 130 maisons seront démolies et 220 réhabilitées dans le cadre de deux dispositifs complémentaires, mêlant incitations fiscales et possibilité d'exproprier : une Opah (opération programmée d'amélioration de l'habitat) et une Ori (opération de restauration immobilière). Seulement 41 maisons seront reconstruites (dont 30 en accession sociale). L'objectif, là encore, est double : ne pas mettre sur le marché des logements qui ne trouveraient pas preneurs, et créer des respirations, en l'occurrence agrandir les jardins des maisons rénovées, créer des placettes publiques et agrandir le nouveau parc. Ces opérations très déficitaires supposent l'implication de l'Etablissement public foncier régional, de la SPLA (société publique locale d'aménagement) La Fabrique des quartiers et de la Sem Ville renouvelée, les deux outils opérationnels du renouvellement urbain dans la métropole.

 

L'Epeule : faire entrer le parc dans le quartier


Roubaix, l\'Epeule
Une barre en R+8 de l'Epeule, qui sera démolie. © Anaïs Gadeau - Ville de Roubaix

A l'ouest de Roubaix, l'Epeule est un quartier mixte très vivant et commerçant, mais où l'habitat ancien se dégrade, là aussi, très rapidement, et où quelques barres HLM "vivent mal". Deux grandes barres HLM en R+8 seront démolies pour "faire entrer le parc linéaire dans le quartier". Ce parc, issu d'une réflexion menée dans les années 90, longe la voie ferrée et s'arrête aux portes de l'Epeule.

 

Le parc jouxte le couvent des Clarisses, acquis par la ville au moment du départ des bonnes sœurs et resté fermé pendant une décennie. La ville a récemment conclut une convention d'occupation temporaire avec le collectif d'architectes Zerm (soutenu par Yes We Camp), qui travaille sur la récupération des matériaux de chantiers. L'espaces est désormais ouvert au public et propose des animations, ateliers et expositions sur la thématique du Zéro déchet, mais aussi espaces de coworking et même, une auberge.

 

Pour ce qui est des maisons ouvrières, l'intervention sera également très ambitieuse puisque 91 maisons seront démolies. Il s'agit de petites maisons en cœur d'îlot, qu'"au bout de trois réhabilitations en 30 ans on n'arrive toujours pas à sauver", explique la directrice de l'aménagement. Les maisons du pourtour des îlots retrouveront ainsi un jardin, une respiration et, espère la ville, une attractivité. "C'est le sens de tout ce programme de renouvellement urbain", résume Catherine Dautieu.

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