ENTRETIEN. Au Moyen-Orient comme en Ukraine, la guerre frappe aussi l'architecture et le patrimoine. Derrière les destructions, se pose la question de leur préservation et de la reconstruction durable des territoires. Eléments de réponses avec la docteure en architecture Élisabeth Essaïan et la docteure en science politique Mathilde Leloup.


Alors que la guerre fait rage au Moyen-Orient depuis le lancement, le 28 février 2026, d'une opération militaire conjointe américano-israélienne en Iran, l'enjeu de la préservation du patrimoine se dessine. C'est précisément à cette question que tente de répondre "Patrimoine(s) en résistance. De Tombouctou à Odessa", la nouvelle exposition qui se tiendra à la Cité de l'architecture et du patrimoine à Paris du 20 mai 2026 au 3 janvier 2027. L'installation met en lumière les formes de résistance et de réparation face à l'effacement du patrimoine qui émergent de ces territoires en conflit à travers le monde.

 

Ses co-commissaires, Élisabeth Essaïan, architecte DPLG, docteure en architecture et maîtresse de conférences en théorie et pratique de la conception architecturale et urbaine (TPCAU) à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Belleville et chercheuse au sein du laboratoire de recherche IPRAUS, et Mathilde Leloup, docteure et maîtresse de conférences en science politique à l'Institut d'études européennes à l'université Paris 8, et chercheuse au sein du laboratoire de recherche CRESPPA, reviennent en interview sur le rôle croissant de l'architecture dans les situations de conflit, entre urgence humanitaire, enjeux mémoriels, mobilisation des professionnels et stratégies politiques.

Le ministère iranien du Patrimoine culturel et du tourisme a indiqué le 14 mars 2026 qu'au moins 56 musées, bâtiments historiques et sites culturels à travers le pays avaient subi de graves dommages. L'emblème du Bouclier bleu, un organisme œuvrant à la protection du patrimoine culturel mondial menacé par les guerres et les catastrophes naturelles, a été déployé sur plus de 120 musées et bâtiments historiques, bien que la République islamique d'Iran ne soit pas membre du réseau international. Cette protection est-elle toujours respectée en temps de guerre ?

Mathilde Leloup : Patrimoine culturel et conflit armé ont toujours été étroitement liés. Les atteintes au patrimoine culturel sont très anciennes. Dans l'exposition "Patrimoine(s) en résistance. De Tombouctou à Odessa", nous montrons différents types d'effacement. À mesure que les technologies de l'armement se perfectionnent, la capacité d'éviter des sites patrimoniaux s'accroît. Or, on constate que ceux-ci sont aussi dans certains cas volontairement ciblés en plus d'être pillés et vandalisés.

 

La destruction du patrimoine est interdite par le droit international humanitaire, qui s'applique dans les situations de conflit armé. En effet, la convention de La Haye de 1954 établit une protection spéciale pour le patrimoine culturel. Les deux protocoles additionnels de 1977 aux conventions de Genève de 1949 interdisent aussi la destruction. Seule une situation de "nécessité militaire" autorise l'atteinte au patrimoine culturel, par exemple lorsqu'un édifice est utilisé comme base militaire par un belligérant. Dans l'exposition, nous montrons que la destruction du patrimoine culturel peut aussi aller de pair avec les exactions commises contre les populations et l'environnement.

Est-ce une tactique visant à atteindre le moral des peuples et une tentative d'effacement de leur culture ? Je pense notamment aux Bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan, qui avaient été dynamités par les talibans en 2001.

M. L. : Tout à fait. Dans le cas des Bouddhas de Bâmiyân, cela dépasse l'idée d'atteindre le moral des populations. La destruction du site s'est accompagnée du massacre d'une communauté dont le folklore et l'histoire étaient directement liés aux Bouddhas.

 

La justice pénale internationale reconnaît aujourd'hui qu'en atteignant des sites culturels, on peut atteindre des populations notamment psychologiquement. La Cour pénale internationale a reconnu,
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