ANTICIPATION. Une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées est-elle possible ou souhaitable ? La construction doit-elle compter sur la technologie pour résoudre cette épineuse question ou au contraire se tourner vers des solutions plus frugales ? Eléments de réponse avec Philippe Bihouix, ingénieur centralien et auteur d'un ouvrage sur le sujet.

C'est l'éternel débat entre tenants de la technologie, qui ont foi en l'ingéniosité pour sortir l'humanité de tous les dangers, et ceux qui prédisent des lendemains qui déchantent et militent pour une décroissance raisonnée. "Cornucopiens" contre "collapsologues". Ingénieur travaux passé chez Bouygues, Philippe Bihouix est l'auteur du livre "L'Âge des low-tech". Invité par l'Observatoire de l'immobilier durable dans un cadre de conférences, il s'exprime sur le sujet de l'épuisement des ressources planétaires : "Les ressources sont considérées comme non renouvelables si elles ne se régénèrent pas à l'échelle d'une vie humaine. On tape donc dans un stock qui, même s'il est très important, diminue". Le spécialiste évoque principalement les métaux et le secteur de l'énergie. Il poursuit : "L'ingéniosité humaine permet de repousser les limites". Mais cela est-il souhaitable ?

 

Dans l'immédiat après-guerre, en pleine période de reconstruction, de découverte du potentiel de l'énergie nucléaire et d'exploration spatiale, des biologistes s'alarment déjà d'un potentiel épuisement des ressources terrestres. L'architecte Richard Buckminster Fuller, le concepteur du dôme géodésique, leur oppose la notion de dématérialisation, à l'image de ce qu'il est arrivé lors du passage des impulsions du télégraphe aux ondes radio. Quelques années plus tard, juste avant le premier choc pétrolier, est publié le rapport Meadows, du Club de Rome, intitulé "Les limites de la croissance (dans un monde fini)". Les auteurs évoquent une croissance zéro. Mais là encore, des avis contraires surgissent, notamment celle de l'économiste William Nordhaus qui estime alors que la découverte d'une source énergétique infinie, comme la fusion nucléaire règlerait tout. Cependant, 40 ans plus tard, la technologie n'est toujours pas maîtrisée, et la croissance économique de la Chine et de l'Inde ont relancé le débat sur l'épuisement des ressources.

 

Oui, les métaux se recyclent, mais…

 

Philippe Bihouix reprend : "Qu'est-ce qu'une réserve minière ? C'est une ressource géologique identifiée et exploitable à coût compétitif". Il existe donc plusieurs façons de l'étendre : d'abord en explorant tous les territoires afin de mieux identifier les gisements. Ensuite, grâce à des progrès techniques qui permettent d'accéder à des ressources de moins en moins concentrées. Mais le prix aura tendance à augmenter "puisqu'on va chercher plus loin et que c'est plus compliqué". En théorie donc, il n'y aura pas de pénurie. En pratique, les choses sont bien différentes. "Au sujet de l'énergie, les renouvelables utilisent davantage de métaux pour leurs câbles, et parfois des terres rares pour les aimants permanents des éoliennes les plus puissantes ou l'indium et le gallium pour du photovoltaïque". Ces ressources ne sont pas infinies, même si le cuivre, par exemple, peut se recycler (presque) à l'infini, contrairement au pétrole qui brûlé se retrouve dans l'atmosphère ou aux plastiques dont les propriétés se dégradent peu à peu. Le futurologue tempère cette vision idyllique du recyclage des métaux : "Elle est utopique face à notre façon de consommer et de concevoir des produits".

 

L'auteur note l'usage dispersif ou dissipatif des métaux, qui les rendent irrécupérables, à l'image du titane dont une infime partie est utilisée sous forme de métal (aéronautique) et dont l'immense majorité termine en poudre de TiO2, non récupérable. De même, la tendance à recourir à des alliages particuliers conduit à des métaux de moindre pureté lors du recyclage. "Un phénomène qui prend des proportions extrêmes dans le numérique où les quantités mises en jeu sont infimes, parfois quelques milligrammes, mais où une quarantaine de métaux sont employés dans un smartphone", assène-t-il. De ce fait, le moindre téléphone est recyclé à… moins de 1 %. Bien loin de favoriser l'économie circulaire, la technologie s'en éloignerait. "Dans le domaine du bâtiment, la recherche d'efficacité est à différencier de la sobriété", souligne l'ingénieur pour qui, la "low tech" n'est pas un retour à l'âge de pierre mais une prise de conscience des effets de la consommation pour s'orienter vers des solutions résilientes, autonomes, sobres ou agiles.

 

La technologie ne sera pas omnipotente

 

"Construire moins, arrêter d'artificialiser les sols, mieux utiliser les mètres carrés existants…", énumère Philippe Bihouix, avec des exemples d'habitat partagé, de mutualisation des espaces entre semaine et weekends. Il évoque également la sobriété de l'usage, qui consiste tout simplement à chauffer moins : "Isoler un corps avec un pull est plus facile qu'isoler un bâtiment entier". Il concède toutefois qu'il ne s'agira pas de tomber dans l'inconfort. Le prospectiviste reprend : "Sur la question de conception, il faut économiser les ressources, prévoir la capacité de réparer, faire durer, et enfin recycler en fin de vie". Cependant, en immobilier comme dans tous les autres secteurs (électronique, automobile) la tendance serait à l'accélération de l'obsolescence des espaces commerciaux ou tertiaires. D'où une réponse grâce à la modularité des constructions qui ne seraient plus mono-orientées vers une seule activité, tertiaire ou logement. Un concept à rapprocher de la réversibilité défendue par l'architecte Patrick Rubin (Canal Architecture). L'ingénieur appelle enfin à s'interroger sur la notion de "progrès" qui se trouve supplantée par celle "d'innovation" : "Le progrès de la productivité c'est produire plus avec moins d'efforts humains. C'est donc les remplacer par des machines et du numérique. Or il y a du chômage. Peut-être faudrait-il inverser le paradigme et générer du travail local ?". Selon l'expert, la réponse ne sera donc pas purement technique, mais sociotechnique, voire culturelle. "A chaque fois que l'on gagne en efficacité, il y a un effet rebond qui grignote cette efficacité ou qui ouvre de nouveaux usages, comme la data informatique. Il faut changer les manières de faire. Il faudra se bousculer". Faute de quoi le réveil risque d'être difficile.

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