INITIATIVE. En ces temps troublés de confinement sanitaire et de crise économique, certains artisans décident de se retrousser les manches et d'apporter leur pierre à l'édifice de la solidarité nationale : c'est le cas de Jean-Pierre Demeyere, fabricant-agenceur à Marans, en Charente-Maritime, qui fabrique et livre gratuitement des écrans de protection en plexiglass pour les commerces de proximité. Interview.

Alors que la France connaît un confinement sanitaire et une crise économique inédits en raison de la pandémie de Covid-19, les restrictions de déplacements ainsi que la fermeture de certains commerces pénalisent la vie de nos concitoyens. Pharmacies, boulangeries, bureaux de tabac et autres activités considérées comme essentielles à la vie de la Nation continuent malgré tout d'ouvrir leurs portes à une clientèle souvent fidèle, notamment dans les régions rurales. Afin de limiter autant que possible les risques de contamination par le coronavirus, Jean-Pierre Demeyere, fabricant-agenceur basé à Marans, en Charente-Maritime, et gérant de la société JCD Agencement, a entrepris une initiative solidaire : il réalise et livre gratuitement des écrans de protection en plexiglass aux commerces de proximité, des panneaux qui séparent les artisans de leurs clients, tout en leur permettant de se voir. En plus de détailler sa démarche, le menuisier a également livré sa vision des choses à Batiactu.

Batiactu : Pour commencer, comment allez-vous en ces temps un peu compliqués ? Et pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste concrètement votre initiative ?

Jean-Pierre Demeyere : Je vais bien, parce que j'ai un sentiment d'utilité. Samedi matin [21 mars 2020], j'ai imaginé un truc tout simple, puis contacté des collaborateurs de mon entreprise qui ont spontanément proposé de venir samedi après-midi pour fabriquer 80 dispositifs que nous avons été livrer. En fait, notre métier d'origine, c'est agenceur dans le milieu de la pharmacie : les officines représentent notre plus gros marché, même si on fait aussi des cliniques vétérinaires, des opticiens et d'autres commerces. Je suis assez proche du milieu de la santé en général et de celui de la pharmacie en particulier, et, conscient que par ces temps difficiles à vivre, nos pharmaciens sont au front, en première ligne, et ne sont pas protégés, j'ai vu cette initiative isolée chez quelqu'un et me suis dit qu'il fallait faire quelque chose.

 

J'ai donc imaginé quelque chose d'hyper-simple, avec trois bouts de panneaux et un bout de plexiglass. Nous avons d'abord livré les pharmacies les plus proches de chez nous, mais je me suis rendu compte que les boulangers étaient exactement dans la même situation. Comme mes équipes administratives et commerciales sont en télétravail, je les ai mobilisées pour qu'elles appellent toutes les pharmacies des départements de Charente-Maritime, des Deux-Sèvres et de Vendée, pour identifier les besoins. J'ai acheté de la matière lundi [23 mars], mais le problème c'est le plexiglass. J'en ai trouvé à Paris au prix fort et c'est à nous d'organiser le transport puisque les fournisseurs ne livrent plus, mais j'ai réussi à l'avoir hier matin [mardi 24 mars] et on en a fabriqué 420 sur la journée d'hier. J'ai de quoi en faire 600 au total, et j'ai retrouvé de la matière que j'aurai demain [jeudi 26 mars], donc je vais encore pouvoir en refaire.

 


Paravirus pharmacie
Un écran de protection en plexiglass "paravirus" installé dans une pharmacie. © Jean-Pierre Demeyere

Avec cette démarche, vous souhaitez aussi faire passer un message à vos confrères...

J.-P. D. : Mon objectif premier n'est pas de réaliser seul ces dispositifs mais de donner envie à tous les menuisiers de France de faire comme moi, pas forcément 600 ou 1.000 unités, mais de n'en faire même que quelques-unes et d'aller les porter chez les pharmaciens qui sont à côté de chez eux. C'est juste distribuer du bonheur, car je peux vous dire que quand on va installer ces dispositifs on s'en trouve également récompensé par ce simple sentiment d'être utile. Par ces temps difficiles, ça fait du bien ! Si tous les menuisiers de France en font une dizaine chacun et vont les distribuer autour de chez eux, nos pharmaciens, boulangers et buralistes travailleront dans des conditions moins angoissantes sous 48 heures. C'est vraiment auprès des petits commerçants qu'il faut répondre présent, et mon système est vraiment simple - la seule difficulté est de trouver le plexiglass, mais beaucoup de menuisiers en ont des chutes à droite et à gauche, ou du verre peut aussi faire l'affaire avec toutes les précautions qui s'imposent.

 


Paravirus boulangerie
Un dispositif similaire posé sur le comptoir d'une boulangerie. © Jean-Pierre Demeyere

Ces dispositifs "paravirus" sont donc fabriqués et livrés gratuitement par vos équipes ?

J.-P. D. : Absolument. Au départ, j'ai tout livré gratuitement, mais vu la demande, il ne fallait pas non plus que je mette en péril ma société. J'avais donc décidé d'en donner deux par point de vente, et s'ils en voulaient plus, on leur demandait une participation pour la matière à hauteur de 20 €. Finalement, ma fille a eu une idée de monter une cagnotte, car beaucoup de pharmaciens nous demandent combien ils nous doivent. Ce matin, elle a donc créé une cagnotte (*voir encadré) et les gens qui souhaitent payer peuvent maintenant le faire par ce biais. Une solidarité est en train de s'installer, et mon système ne coûte pas cher, mais je vais bientôt en avoir fabriqué 1.000, et je ne peux plus me permettre de le faire pour rien. Encore une fois, si tous les menuisiers de France fabriquent quelques panneaux pour les commerces de proximité, ça ne les mettra pas non plus sur la paille. Je pense aussi que les bénéficiaires sauront, sans doute certains d'entre eux du moins, s'en souvenir.

 

Mais pour l'heure ce n'est pas le sujet, la question est de savoir ce que je fais à mon niveau pour participer à cette "guerre". Le but de cette cagnotte, si son montant le permet, est de pouvoir défrayer tous ceux qui auront participé à cette opération ; j'entends que cette solidarité soit la plus large possible. Je peux vous dire que les réactions sont extrêmement positives, il y a une énorme majorité de gens très flattés. Les clients l'apprécient également, parce qu'aujourd'hui les gens ont peur de croiser quelqu'un, et le fait qu'il y ait une barrière en plexiglass rassure tout le monde.

 


Paravirus coupe 3D
Le rendu en trois dimensions de l'écran de protection et de son installation sur un comptoir de commerce. © Jean-Pierre Demeyere

Que représenterait le déploiement de ce système à l'échelle nationale ?

J.-P. D. : J'ai fait une estimation selon laquelle il en faudrait 200.000 écrans pour tout le pays, car on a 20.000 pharmacies, et il en faut au moins trois par officine ; il y a 40.000 boulangeries, qui en ont besoin d'un ou deux ; et on compte entre 15.000 et 20.000 buralistes, pour lesquels il en faudrait au moins un ; donc je me suis dit qu'on avait un besoin compris entre 150.000 et 200.000 panneaux. Les menuisiers sont comme tout le monde : ils sont bloqués chez eux, ne peuvent plus aller voir leurs clients, se rendre sur leurs chantiers et être approvisionnés ; la plupart d'entre nous ont quand même toujours des chutes chez eux, donc ils peuvent en bricoler quelques-uns.

 

Je ne sais pas combien il y a de menuisiers en France, mais ça ne devrait pas poser de difficultés et ça coûte trois fois rien : il y a trois panneaux à proprement parler à réaliser et un plexiglass à découper, deux panneaux ayant une rainure dans laquelle on enfile ensuite le plexiglass, donc, en série, on met quelques minutes à en fabriquer un. Le dispositif est ensuite posé sur le comptoir - c'est compliqué de faire plus simple ! Parmi les choses un peu complexes à gérer, il y a la question du transport. Mais il n'y a vraiment pas de difficultés majeures. C'est juste une question de volonté. Fabriquer des "paravirus", c'est se faire du bien !

 


(*) La cagnotte est accessible en suivant ce lien : https://www.onparticipe.fr/cagnottes/3P3PPuNZ

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