ARCHITECTURE. Comment concevoir les lieux de soin évolutifs ? Comment préparer l'hôpital aux crises, sanitaires et autres ? Architecturestudio a consacré une conférence à "l'hôpital agile", qui reste à inventer.

"Repenser les lieux de soin". C'est le défi que lance Architecturestudio, qui a organisé une conférence sur ce thème, le 4 février. Convaincus que la crise "révèle de nécessaires évolutions de l'hôpital et un profond besoin d'adaptabilité", et que la qualité de vie au travail des personnels de santé est l'un des déterminants de la qualité des soins, les architectes entendent "interroger l'attention portée aux lieux de soin ainsi que leur rapport au territoire et à leur environnement". L'agence, qui a remporté plusieurs marchés de construction ou de rénovation d'hôpitaux, de la Guadeloupe à Tanger en passant par Clermont-Ferrand, a livré quelques éléments d'analyse.

 

Comment passer de l'usine à soin, devenue hôpital-entreprise, à un hôpital à la fois "durable" et "aimant" ? Le professeur Matthieu Sibé, de l'Institut de santé publique, spécialiste des questions de management de l'hôpital et des personnels, utilise ces deux termes pour évoquer l'hôpital souhaitable. "L'hôpital durable", c'est celui qui est "ouvert sur son environnement et sur la ville, sans frontière entre spécialités, centré sur le parcours du patient, et qui crée des lieux de vie et d'échanges". "L'hôpital aimant", c'est celui qui sait attirer et fidéliser les personnels, qui leur permet de "bien faire leur travail, parce que ce sont aussi eux les usagers de l'hôpital". Le tout, au bénéfice des patients.

 

Savoir gérer les crises autant que les évolutions de long terme

 

Marie-Caroline Piot, architecte associée de l'agence, constate que "certaines organisations spatiales des hôpitaux sont rendues obsolètes" par les évolutions de la médecine mais aussi de la société, "et le deviennent de plus en plus vite à cause des crises". Dans son travail de conception de complexes hospitaliers, elle se concentre donc sur "l'évolutivité la plus grande possible", pour "être en mesure de gérer les crises, comme pour les évolutions de long-terme".

 

Ainsi, le nouvel hôpital de Tanger, au Maroc, actuellement en livraison, est composé d'un socle unitaire servant de plateau technique, et de trois blocs de soins distincts posés sur ce socle. Ce qui "permet l'agilité" en temps de crise, ici, c'est que l'hôpital peut diviser ses activités, "en permettant à l'un des blocs de fonctionner totalement indépendamment, et d'accueillir, par exemple, ses activités habituelles, alors que le reste de l'hôpital serait en gestion de crise". Le plateau technique unitaire permet, lui, de moduler les salles selon les besoins de manière flexible. L'évolutivité dans le temps est assurée, explique l'architecte, par son extensibilité : il est desservi par une rue centrale qui permet d'ajouter des blocs et à l'hôpital de "s'étendre, pourquoi pas jusqu'à rejoindre la ville".

 

En Guadeloupe, "l'hôpital de tous les extrêmes"

 

Le CHU de la Guadeloupe, actuellement en construction, a également été dessiné par Architecturestudio. "C'est l'hôpital de tous les extrêmes", explique Marie-Caroline Piot. A ces considérations d'adaptabilité, aux crises et au temps, s'ajoute en effet le risque climatique, particulièrement élevé. Il est donc conçu pour résister aux risques, sismique et cyclonique.

 

Un peu sur le même modèle que celui de Tanger, d'après les schémas fournis par l'agence, on retrouve des bâtiments "séparés mais tous connectés", reliés par une rue extérieure, cette fois abritée des vents et de la pluie, et qui constitue un lieu de rencontre et d'attente. Cette rue est "doublée par une allée médicale réservée aux personnels". Chaque bâtiment permet en outre "une modularité dans un même niveau de médicalisation". Enfin, le système urbain est là aussi extensible. "La ville est d'ailleurs en train de se construire autour", abonde l'architecte, "avec l'université de médecine et un hôtel".

 

Une adaptabilité aux évolutions de la commande elle-même…

 

Laurent-Marc Fischer, l'architecte en charge du projet du CHU de la Guadeloupe, également associé d'Architecturestudio, va plus loin : le projet tel qu'il avait été conçu a également permis de s'adapter… aux évolutions de la commande ! "Après le concours, de nombreux échanges ont eu lieu suite à des évolutions de commande, et pour faire suite aux attentes du corps médical et des usagers". Juridiquement, ces évolutions ont été possible "parce qu'on était en maîtrise d'œuvre directe type loi Mop", explique-t-il.

 

Techniquement, le BIM a grandement facilité les changements, qui se sont fait sans modifier ni l'enveloppe budgétaire ni la surface du programme. Conceptuellement, enfin, c'est parce que le projet avait été pensé comme évolutif dès le départ que cela a été possible. "Si le projet avait été une énorme boite monobloc, on n'aurait pas pu le faire évoluer. S'il avait été très fractionné, avec des bâtiments fins, non plus", décrypte Laurent-Marc Fischer.

 

…Y compris en phase travaux

 

L'adaptabilité s'est également vérifiée, indique l'architecte, pendant les travaux (qui sont en cours), avec de nouvelles évolutions, dues "à la remontée des exigences para-cycloniques" de la part de la préfecture, suite à la tempête tropicale Irma. Et bien sûr, la crise sanitaire en cours a provoqué "de nouveaux questionnements".

 

Ces questionnements ont été menés directement avec les soignants du CHU. Concepteurs et équipe médicale se sont réunis pour réfléchir "à différentes répartitions des locaux du plateau technique, sur la base de la crise actuelle". Les moindres détails ont été discutés : arrivées d'air médical, prises électriques, transparence des chambres, surpression ou au contraire dépression d'air… Et ils ont aussi évalué la situation en cas de crise Ebola, avec séparation totale des locaux infectieux. Ainsi, "la structure intègre et reste fonctionnelle avec plusieurs niveaux de crise". En termes d'accès, par exemple, avec des entrées d'urgences que l'on peut différencier pour les crises infectieuses.

 

"Le but de l'architecte est de dessiner des volumétries qui permettent ces inévitables évolutions, avant la réalisation et pendant la vie du bâtiment", conclut Laurent-Marc Fischer. Il faut pour cela "travailler ensemble, concepteurs, usagers, professionnels, administrateurs, sinon on n'y arrivera pas".

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