TECHNOLOGIE. Plusieurs experts de la construction et de la robotisation se sont réunis pour discuter du futur du secteur. Si technologiquement, la filière est prête, les sociétés doivent encore déployer des moyens financiers et former les compagnons.

Un manque de main d'œuvre, un personnel vieillissant et des métiers toujours difficiles… Face à tous ces enjeux, des entreprises spécialisées dans la mécanisation et la robotisation de taches spécifiques à la construction cherchent à proposer des produits à la pointe de la technologie. En France, les start-ups se multiplient dans ce domaine et œuvrent à réduire la pénibilité tout en augmentant la productivité des sociétés. Elles promettent ainsi de supprimer les tâches pénibles et répétitives de certains métiers difficiles du BTP. "Un grand nombre de technologies deviennent abordables", affirme Guillaume Bazouin, responsable des programmes start-up et intrapreneurs à Léonard, la plate-forme d'innovation et de prospective du groupe Vinci. L'homme a tenu une table-ronde en septembre avec quelques acteurs du secteur pour discuter de ces problématiques et des nouvelles technologies mises sur le marché.

 

"Drone, application d'intelligence artificielle pour la reconnaissance d'images, nouveaux matériaux, impression 3D… Les coûts de ces technologies se sont effondrés ces cinq dernières années", continue-t-il. Une bonne nouvelle pour celui qui rappelle que la main d'œuvre ne cesse de vieillir sur les chantiers. Aux États-Unis, la proportion de travailleurs de la construction qui ont moins de 30 ans a baissé d'un tiers entre 2005 et 2015. À Hong Kong, 45% de la main d'œuvre à plus de 50 ans. Quant à l'Hexagone, "on estime qu'un tiers des compagnons pourrait partir à la retraite d'ici 2030", chiffre le porte-parole de la plateforme. Et les choses ne sont pas près de s'arranger selon lui. 35% des salariés de la construction justifient d'une ancienneté de plus de 10 ans, contre 50% dans l'industrie et 45% dans le tertiaire. Rien qu'en Bretagne, sur les 3.500 places d'apprentis que comptait le bâtiment en 2017, "seuls 2.500 ont trouvé preneur". Il rappelle que c'est le secteur comptant "le plus d'accidents de travail, avec 57 accidents pour 1.000 salariés, contre 33 pour le reste de l'économie". Par ailleurs, huit ouvriers sur dix dans la construction sont exposés à des produits chimiques.

 

Réduire la pénibilité

 

La PME anglaise Q-Bot a réfléchi à réduire la pénibilité des compagnons en développant des outils innovants au service de la performance énergétique des bâtiments, grâce à la robotique et l'intelligence artificielle. Elle a commercialisé en 2012 un système robotique qui permet d'inspecter et d'isoler les vides sanitaires des maisons, des espaces peu accessibles à l'homme. "Pour les ouvriers, c'est une activité très contraignante, qui nécessite de travailler dans des espaces restreints avec des équipements lourds", observe Audrey Massy, responsable marketing à Q-Bot. L'entreprise propose plutôt d'envoyer leur robot, contrôlé à distance, faire l'isolation. Le robot filme en permanence l'installation et fait des scans 3D avant et après celle-ci. Une application permet de suivre l'installation. "Environ 8 millions de foyers en France ont une mauvaise isolation de leur vide sanitaire, voire pas du tout. Cela entraîne des pertes de chaleur de 10 à 15% et fait augmenter les factures d'électricité." La directrice marketing de l'entreprise avance que ce robot réduit les risques d'accidents professionnels et permet aux ouvriers d'éviter des positions inconfortables et l'utilisation d'un système de respiration assisté. Ils travaillent plutôt à contrôler l'installation du robot via l'application. Sur un autre sujet, Audrey Massy dit regretter que "l'isolation des vides sanitaires ne soit pas intégrée dans les primes gouvernementales comme MaPrimeRénov'".

 

Romaric Gomart, le fondateur de PaintUp, un système qui traite les façades de bâtiments, approuve ces propos et rappelle également que le BTP intègre certains métiers pénibles voire dangereux. "Les gens vieillissent mal dans ces professions et on peine à recruter. Pour la façade, la part des salariés de moins de 25 ans en France a été divisée par deux depuis dix ans. Le manque de main d'œuvre fait qu'on perd en productivité dans les pays développés", remarque-t-il. Il a ainsi imaginé une solution qui numérise les façades et qui définit ensuite un protocole des zones à traiter. "Le logiciel prédit le temps nécessaire et les quantités de consommable qu'on devra utiliser", explique-t-il. Le robot peint ensuite la façade et un ouvrier se charge de contrôler l'activité à distance. "C'est plus de sécurité pour le salarié et la garantie d'une finition homogène."

 

Des exigences trop grandes face aux méthodes traditionnelles ?

 

Pour Philippe Portier, chef de projet chez Hilti au département "méthodes" (une société experte en technologies de fixation et de démolition pour les professionnels de la construction), ces technologies répondent aux besoins des entreprises. "Les méthodes traditionnelles ne peuvent plus répondre aux exigences demandées, notamment le raccourcissement des délais", constate-t-il. Hilti a planché sur un robot de chantier mobile qui reçoit un plan de perçages à distance et se positionne ensuite, à l'aide d'une station d'implantation, sur la zone de travail. Le robot va par la suite percer et marquer les trous. Conscient que la robotisation peut représenter un frein pour certaines entreprises, l'intervenant affirme toutefois qu'il souhaite que cet équipement "reste simple et accessible". "Le travail de l'un de nos robots équivaut à celui de sept collaborateurs", conclut-t-il, avançant ainsi que les avantages de la robotisation sont incontestables.

 

Tout comme ses homologues, Pierre Barcelo croit au développement des nouvelles technologies pour faire face au vieillissement de la population et aux problèmes de recrutement que rencontrent certaines entreprises de BTP. L'homme à la tête de Robots for Site (une start-up de Vinci qui tente de supprimer les situations dangereuses, en diminuant les risques de troubles musculo-squelettiques ou en évitant les abandons de tâches) cherche à mettre en place une politique du "zéro accident". Pour éviter également les "turn-over" importants que connaît le secteur, il considère que les sociétés doivent mettre les moyens pour produire plus facilement. Une cinquantaine de métiers robotisés ou facilement robotisables ont été pensés chez Vinci, qui déploie des solutions pour réduire la pénibilité.

 

En effet, la major a mis en œuvre 25 applications robotiques, autonomes et mobiles. "Notre objectif n'est pas de supprimer des postes mais de transformer les métiers", assure-t-il. Parmi les technologies développées par le groupe, on trouve un robot grenaille de surface, un robot pose de bordure ou encore un robot carreleur. "Auparavant, on avait besoin de deux compagnons pour poser du carrelage. Maintenant il n'en faut plus qu'un." Un autre robot qui ponce le sol géolocalise et calcule une trajectoire de façon autonome. Et la période de pandémie actuelle a poussé les entreprises à "faire différemment", considère Philippe Portier. "Technologiquement, on est prêt. Maintenant, la question est de savoir comment mettre ces technologies en œuvre." Une affirmation que Romaric Gomart soutient, ajoutant que "certaines nouvelles technologies ne sont pas encore totalement maîtrisées par les équipes sur chantier".

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