RECHERCHE & DÉVELOPPEMENT. Ce 12 février 2020, le major Eiffage ouvrait les portes de son centre de recherches sur les innovations routières situé à Ciry-Salsogne, dans l'Aisne. Si le laboratoire est historiquement spécialisé dans les infrastructures, il symbolise également la synergie croissante entre les différentes branches du groupe pour penser la route du futur et les réseaux d'énergie.

C'est sur la commune de Ciry-Salsogne, à une dizaine de kilomètres de Soissons, dans l'Aisne, que se trouve le laboratoire de Recherche & Développement (R&D) d'Eiffage. Ce site, présenté comme "un des centres de recherche de la transition écologique de la route en France", emploie 24 collaborateurs spécialisés dans plusieurs corps de métiers que l'on retrouve au sein des différentes branches du major : les enrobés et les carrières, les éco-matériaux et les procédés de recyclage, les graves et bétons ou encore les processus de métrologie et de qualité. Des ingénieurs, chimistes et laborantins qui s'affairent pour faire émerger les solutions techniques de demain, car le groupe Eiffage, en troisième position chez les majors français, est bien obligé de se démarquer de ses deux concurrents. Face au poids titanesque des Vinci et autres Bouygues, il s'agit donc de faire la différence en trouvant des innovations. Et c'est bien l'objectif de ce site "multi-compétences".

 

"C'est un centre de recherches de plus en plus pour le groupe et plus seulement pour la branche Route", explique Hervé Dumont, directeur technique routes chez Eiffage. En effet, le site a été historiquement rattaché à Eiffage Infrastructures et sa composante Routes, mais l'évolution des activités et des métiers a amené le centre à adapter sa stratégie. Aujourd'hui, ses travaux s'articulent autour de deux axes majeurs : le bas-carbone, le recyclage et les substituts au pétrole d'une part, et les innovations "systèmes", comme la route connectée et communicante d'autre part. "Comment s'y prend-on ? Ciry-Salsogne est l'un des deux laboratoires centraux, l'autre se trouve à Corbas, dans le Rhône", poursuit Hervé Dumont. "Au total, ce sont 45 docteurs, ingénieurs et techniciens qui travaillent avec nos partenaires académiques et industriels." Parmi ceux-ci, on peut citer le gestionnaire SNCF Réseau, l'énergéticien Total, le spécialiste de l'étanchéité Soprema, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l'Ecole spéciale des travaux publics (ESTP) de Paris, le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema) ou encore l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe). Cela fait aussi environ 70 ans que les laboratoires d'Eiffage travaillent avec ce qui est devenu au 1er janvier dernier l'université Gustave Eiffel, résultant de la fusion entre l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée et l'Institut français des sciences et des technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux (Ifsttar).

 

Deux procédés végétaux pour régénérer la chaussée sans réappliquer de bitume

 

En s'appuyant sur ses personnels chercheurs, Eiffage candidate chaque année au Comité innovation routes et rues (Cirr), en présentant à l'Etat des innovations susceptibles de motiver une expérimentation et un accompagnement public. Considérant que "le plus dur n'est pas d'avoir des idées, mais de les développer dans les territoires", Eiffage a donc mis en place une "double stratégie carbone" : d'abord, en tentant d'être exemplaire sur ses propres émissions, et ensuite en étant "force de proposition" sur les émissions évitées par l'offre technique que le major peut mettre à disposition de ses partenaires. Eiffage Route, qui réalise environ 30.000 chantiers chaque année, cherche à faire monter en puissance ses solutions innovantes, à l'image de Recytal Arm, un procédé de retraitement bio-sourcé qui permet de régénérer la route grâce à un mélange végétal et évite ainsi de réappliquer du bitume. "Un kilomètre de Recytal Arm, ce sont 80 camions évitées sur les routes", souligne Hervé Dumont au sujet de cette innovation qui a été primée en 2018. Pour l'heure, le groupe ne peut compter que sur une seule et unique machine dite ARM - pour Atelier de retraitement mobile - dans son parc de matériels, qui se déplace partout en France au rythme de la demande.

 

Les chercheurs planchent par ailleurs sur un enrobé recyclé végétal baptisé Biophalt, recourant à un liant biosourcé et garantissant un taux de recyclage supérieur à 30%. Ce procédé à base de poix, de résines et de polymères doit conférer davantage de résistance à la chaussée. "Dans les routes recyclées, tout le bitume est 'récupéré' dans le sens où il est régénéré sur place", insiste le directeur technique routes. Une logique d'économie circulaire et de préservation des ressources qui a valu à Biophalt d'être lauréate du CIRR en 2019.

 


Eiffage met en lumière ses innovations routières

 

Les innovations du major s'inscrivent plus largement dans le projet "I-Steet" en collaboration avec Total, l'université Gustave Eiffel et Olikrom. Lancé en août 2017 pour une fin programmée en avril 2022, il rentre dans le champ des Investissements d'avenir, encadré par le Commissariat général à l'investissement (rattaché à Matignon) et l'Ademe : il renvoie à des "approches 'globales', partenariales, multi-compétences proposant une solution complète et intégrée au maître d'ouvrage". Autrement dit, il s'agit de créer des synergies avec les différentes branches du groupe et les énergéticiens pour se projeter : "La manière de raisonner sur la ville du futur vient de là", assure Hervé Dumont. "Quand on associe les compétences, les idées sont plus nombreuses et plus riches."

 

Au-delà de Recytal Arm, l'innovation Luciole s'intègre dans I-Street : cet éclairage public intelligent adapte, grâce à une batterie de capteurs, un train de lumière autour d'un sujet qui se déplace, associé à un revêtement de chaussée clair voire scintillant. Avant et après le passage du sujet, l'éclairage de la route faiblit mais ne s'éteint pas. L'agglomération de Limoges devrait tester Luciole dans le courant de l'année 2020.

 

Un autre procédé primé en 2018 s'illustre cette fois dans le domaine de la sécurité routière : le "Grid'n Grip" traite les virages accidentogènes avec des signalisations interactives et un revêtement à très haute adhérence, le tout couplé à un radar pédagogique et à un éclairage qui s'active au fur et à mesure de l'avancement pour "lire" la courbe grâce à des diodes. Installé dans le Tarn en 2019, le Grid'n Grip est actuellement en phase de test mais nécessite une adaptation réglementaire étant donné que le Code de la route ne prévoit pas ce genre de dispositifs. Pour une courbe de 150 à 200 mètres de long, cet équipement représente un coût compris entre 150.000 et 200.000 €.

 

Enfin, la peinture photoluminescente LuminoKrem Vision+ est un autre procédé en phase de test et d'agrément sur des pistes cyclables, qui consiste à poser un marquage au sol lumineux pour aider les cyclistes - mais peut-être un jour les automobilistes - à se repérer et à s'orienter dans l'obscurité.

 


"Notre métier est en train de changer pour proposer des solutions globales"

 

Le laboratoire de Ciry-Salsogne est installé dans l'ancien siège d'une entreprise de travaux routiers nommée la Générale Routière Morin, qui a réaménagé son site en 2000 avant d'être rachetée par Eiffage. "Vous êtes dans un creuset qui était au départ une entreprise routière. Mais notre métier est en train de changer pour proposer des solutions globales", souligne Hervé Dumont. A l'heure où le major développe la transversalité de ses activités, toute la partie énergie et surveillance des installations relève toutefois du centre de recherches de Corbas. "Toutes les branches du groupe commencent à s'agréger à Ciry-Salsogne", les innovations étant ensuite appliquées sur des chantiers comme celui de la mise à 2x2 voies de la Route Centre-Europe Atlantique (RCEA, future A79), ou celui du RER E Eole, à Paris : sur ce dernier projet, des variantes techniques bas-carbone sont utilisées, comme le remplacement du béton par une grave optimisée avec un liant hydraulique bas-carbone, ou encore la fabrication de cette grave en fonds de puits, une première technique.

 

La synergie entre les deux laboratoires ne pourra toutefois pleinement s'opérer que dans quelques mois, le site de Corbas étant actuellement en pleine modernisation : pour quelques millions d'euros d'investissements, les locaux vont être agrandis afin d'accueillir au mieux les nouvelles activités de recherches.

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