Tribune dans un grand quotidien national, courrier à l'ensemble de ses employés ou encart publicitaire pour annoncer son soutien à un candidat, tous les moyens sont bons pour inciter le public à voter lors des élections présidentielles. Zoom sur une pratique que des patrons estiment être de leur responsabilité, mais que d'autres considèrent comme dérangeante. Deux dirigeants nous expliquent leurs démarches.

Les 1.500 employés de Westaflex (groupe Poujoulat) ont eu la surprise de recevoir, le 14 avril dernier, un courrier de la part du président du directoire de leur société, Frédéric Coirier, qui les engage à faire "le choix de la responsabilité" au moment de mettre leur bulletin dans l'urne, et qui les met en garde contre "les promesses irréalistes". Une démarche rare qui rappelle celle de Jean-Luc Petithuguenin, le président de Paprec (groupe de collecte et recyclage des déchets industriels et ménagers) : il avait fait paraître une tribune dans le quotidien Le Monde et adressé, dans le même temps, un courrier à ses 4.500 employés pour dénoncer le programme économique de Marine Le Pen en insistant sur l'impact négatif qu'aurait une sortie de l'Euro sur leur activité.

 

Dissuader les employés de voter pour les extrêmes ?

 

Thibault Petithuguenin, porte-parole du groupe nous explique : "Cette sortie de l'Euro entraînerait une dévaluation instantanée de la monnaie de 25 % ce qui aurait un impact direct avec l'augmentation de notre dette de 150 M€, sans actif en face. Une situation dommageable qui aurait des conséquences sur l'emploi…". La démarche du président de Paprec s'inscrivait, selon lui, "dans l'idée d'avertir l'ensemble des collaborateurs sur cette situation, mais pas dans l'idée d'orienter le vote ou de dire ne votez pas pour untel". Il précise : "Il est de la responsabilité du chef d'entreprise de donner des informations".

 

Chez Poujoulat, le courrier est plus subtil : "Nous assistons actuellement à une surenchère de propositions fantaisistes et de plus en plus coûteuses. Ces propositions ne sont pas soutenables car notre pays croule déjà sous la dette. S'il continue sur le chemin de l'endettement, notre pays n'aura bientôt plus son destin en main. Pensons à nos enfants qui devront, si rien ne change, faire face à ce mur !". Le président du directoire de Poujoulat poursuit : la France devrait "adapter son train de vie à ses moyens (…) L'Etat et les collectivités doivent dépenser mieux et un peu moins". Un peu plus loin, le courrier fait valoir : "L'Europe n'est pas parfaite" mais elle "garantit la paix" et "constitue un immense marché dont le groupe Poujoulat bénéficie". Sortir de l'Union européenne "serait une erreur grave aux conséquences irréversibles", assure Frédéric Coirier, qui enfonce le clou : "Les débats de fond [ont] été étouffés par des affaires et des polémiques. (…) Faites le choix de la responsabilité et méfiez-vous des promesses irréalistes, elles cachent souvent des lendemains bien sombres". Le dirigeant se défend de donner une consigne de vote mais la prise de position élimine, de facto, la moitié des candidats déclarés hostiles à l'Europe, comme Marine Le Pen, Nicolas Dupont Aignan ou, moins clairement, Jean-Luc Mélenchon.

 

Contacté par Batiactu, Frédéric Coirier explique : "L'envoi d'un courrier aux salariés n'a rien d'exceptionnel. Ils ont pour habitude d'en recevoir régulièrement pour évoquer la conjoncture, nos réussites mais également les opportunités et les difficultés rencontrées par les entreprises du Groupe Poujoulat. Nous nous rencontrons également régulièrement". Il poursuit : "Mon souhait était de sensibiliser les équipes sur les risques pesant sur les entreprises du Groupe si la France devait s'écarter de l'Europe et ne pas poursuivre ses efforts de compétitivité. Je défends avant tout l'entreprise, son développement et l'emploi, pas un candidat en particulier. Nous avons besoin d'un marché européen ouvert où nous exportons de plus en plus et d'une France compétitive car nous y fabriquons l'essentiel de nos produits. Chaque salarié est bien entendu libre et responsable et doit pouvoir voter comme il le souhaite". Mais son initiative a été diversement appréciée.

 

Des réactions hostiles

 

C'est une intrusion dans la sphère privée, selon les syndicats de Westaflex qui y voient un embrigadement politique et "un nouveau paternalisme qui ne vise en fait qu'à défendre ses intérêts" au détriment de ceux des ouvriers. L'union locale de la CGT Tourcoing a même imprimé un tract intitulé "Mon patron, ce génie, pense pour vous !" tandis que les employés de l'unité déclarent se sentir "infantilisés avec cette tentative d'influence du vote". Chez Paprec, les réactions ont été moins épidermiques, à en croire Thibault Petithuguenin : "En interne, elles ont été bonnes. En revanche, des partisans de Marine Le Pen nous ont promis la corde si elle était élue…". Il concède qu'il est rare qu'un président s'adresse si directement à ses employés et prenne position si clairement. Et il nous déclare qu'aucun avocat n'a été consulté au préalable afin de s'assurer de la légalité de cette action de "lobbying" visant à éclairer le choix des électeurs.

 

D'autres ont opté pour une approche plus personnelle et engagée, comme Olivier Sarguez, designer et dirigeant de l'agence Sarguez & Partners qui a notamment imaginé le nouveau visage du centre commercial Euralille. Il s'est offert un encart publicitaire d'une demi-page dans les Echos ce vendredi 21 avril, pour clamer son soutien à Emmanuel Macron qui liste tout ce que l'entrepreneur lui reconnaît : "Il pense par lui-même, il n'est pas politique, il est entreprenant"… Le patron loue ses qualités de pragmatisme, d'honnêteté ou de capacité à parler en "anglais et européen". A la fin de cette liste, Olivier Sarguez se déclare "prêt à embaucher Emmanuel Macron dans la très grande entreprise France". Roland Castro, architecte, s'était lui aussi positionné en faveur du leader d'En Marche !, dès le mois de décembre 2016. Il avait expliqué à Batiactu pourquoi il s'apprêtait à voter pour ce candidat. Loin d'être cantonné au secret de l'isoloir, le choix de certains décideurs du BTP s'affiche donc, haut et fort. Mais seront-ils suivis ?
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