Hélène Fernandez
Directrice adjointe à la Directrice générale des patrimoines et de l’architecture, en charge de l’architecture
Ministère de la Culture, France

&

Maria Teresa Verdu Martinez
Directrice générale de l’agenda urbain et de l’architecture
Ministère du Logement et de l’Agenda urbain, Espagne

Quel rôle tient la réhabilitation dans les nouvelles manières de faire de l’architecture et d’être architecte ?


MTVM : Nous vivons un réel changement de paradigme. L’architecture ne peut pas être entendue seulement comme une oeuvre de création formelle ou une résolution fonctionnelle, mais plutôt comme un outil au service des personnes, capable d’améliorer leur qualité de vie et de répondre aux défis que nous avons en commun. Les architectes ont ainsi une responsabilité centrale dans la construction d’un avenir soutenable.



Dans ce contexte, la réhabilitation joue un rôle fondamental. Elle est l’un des outils les plus efficaces pour agir et répondre rapidement aux défis environnementaux et sociaux. Il ne s’agit pas uniquement de conserver, mais surtout de transformer et de régénérer ce qui existe, pour l’adapter. Dans les constructions nouvelles comme dans les rénovations, l’efficience énergétique et la réduction des émissions de CO? sont des objectifs prioritaires, alignés avec ceux du Pacte vert européen et les finalités de neutralité climatique en 2050. Il est donc essentiel d’aborder la question de l’intervention sur les édifices existants à partir d’une vision intégrative, qui incorpore ces objectifs et améliore l’accessibilité, la sécurité, la conservation et l’intégration aux contextes.



HF : Pratique qui provoque et stimule autant la création architecturale que la construction neuve, la réhabilitation est le nouvel horizon de l’architecture. La transition écologique nous a obligés à considérer différemment la production construite : la question de la matière et des ressources, de leur rareté et de la nécessité de les économiser a réinterrogé des projets de démolition au profit de réhabilitations significatives.



Dans ce cadre, comme lanceurs d’alerte et experts, les architectes permettent de démontrer que conserver est possible et fructueux ; comme professionnels de l’acte de bâtir, ils réorientent aussi leurs pratiques et leur formation. Le tournant de la réhabilitation change leur rôle et leurs méthodes, renforce l’importance de partir des diagnostics de l’existant et donc la nécessité de consolider la formation initiale et professionnelle sur l’histoire de la construction. Nos prix et palmarès doivent encourager ces nouveaux savoir-faire et talents.



La rénovation change-t-elle notre regard sur le patrimoine, notamment le plus récent ?


MTVM : Sans aucun doute, cette impulsion transforme notre façon de comprendre le patrimoine. Il ne s’agit plus seulement de conserver des pièces exceptionnelles, mais de reconnaître la valeur des ensembles construits, même récemment. En Europe, l’héritage construit est particulièrement important et très présent dans les politiques publiques. La réhabilitation permet de le préserver en l’actualisant, en améliorant ses prestations et en l’adaptant aux besoins contemporains. En ce sens, l’Espagne travaille à l’élaboration d’un plan national pour l’architecture contemporaine, avec des engagements sur sa protection.



HF : Intervenir sur le déjà-là conduit inévitablement à apporter un soin attentif à nos héritages pour révéler leur potentiel. Souvent, l’art et l’architecture sont placés du côté de ce qui se distingue. Mais réhabiliter, c’est aussi déceler de la valeur dans la banalité. Comment la qualifier ? Elle ne relève ni de l’exceptionnel, ni du monumental, ni du sublime, parfois cachée ou oubliée.



Le développement de la rénovation, porté par les programmes publics, est une occasion unique de balayer les a priori. Patrimoine récent ou plus ancien, les mêmes questions se posent : est-ce que tout est obsolète ou pouvons-nous lui donner un avenir ? C’est le sens du label Architecture contemporaine remarquable, créé en 2016, qui rend les mutations possibles dans des cadres différents de ceux des monuments historiques. Près de 1 800 labels ont été attribués, par exemple, aux piscines tournesol, à des stations-services ou encore à des villages de vacances.



Le palimpseste architectural qu’est la réhabilitation provoque un nouveau dialogue entre architectes, maîtres d’ouvrages ou entreprises, sur ce qu’ont fait leurs prédécesseurs. C’est tout l’objet du prix Réhab XX, porté par le ministère de la Culture, que de révéler ces nouvelles pratiques. Nous sommes ici dans le contraire de la table rase.



Est-il possible de se passer de constructions neuves ?


MTVM : La croissance démesurée des villes a montré ses limites. Toutefois, la solution ne passe pas par l’arrêt de la construction : nous devons mieux choisir les endroits où nous bâtissons, de façon plus soutenable, compatible avec la régénération et la réhabilitation des villes, et en répondant à l’un des plus grands défis actuels : garantir l’accès à des logements dignes. L’architecture apporte des réponses équilibrées.



HF : C’est une question difficile. Ne plus construire peut relever d’une posture morale ou éthique, indispensable face au changement climatique. C’est aussi, parfois, la triste réalité de territoires où il n'y a plus de dynamiques constructives. Cela dépend de contextes spécifiques liés à l’aménagement du territoire et aux pressions foncières.



Depuis 1992, la surface artificialisée en France est passée de 6,9 % à 8,3 %. L’architecture est ainsi confrontée à de nouveaux dilemmes : comment travailler avec la richesse indispensable de nos sols ? Quels modèles pour le logement après les lotissements ? Quelles formes pour les espaces économiques ? Faut-il construire des bâtiments démontables ? Il nous faut soutenir la recherche et les expérimentations dans ces domaines, en lien avec les ministères en charge de l’urbanisme, du logement et de la construction.



Comment promouvoir ce rôle de l’architecture dans les transformations des villes et des édifices ?


MTVM : Depuis 2022, en Espagne, la première loi sur la qualité de l’architecture reconnaît la discipline comme un bien d’intérêt général et établit un cadre pour promouvoir cette architecture de qualité au service de la société. Ce texte s’accompagne de nouvelles institutions comme le Conseil de la qualité de l’architecture, chargé de veiller à l’application de ses principes, ainsi que la Maison de l’Architecture, un espace de rencontres, de réflexions et d’expositions ouvert aux citoyens, dont l'objectif est de rapprocher l’architecture de la société et mettre en valeur son impact sur la vie quotidienne. En parallèle, nous soutenons et organisons des biennales, des prix d’architecture ainsi que des programmes de diffusion.



À cela s’ajoute l’Agenda urbain espagnol, qui propose une stratégie d’accompagnement des municipalités dans le développement de villes plus soutenables, inclusives et résilientes. Enfin, sur le sujet de la décarbonation, nous avons développé le projet ARCE 2050 (architecture zéro émission) avec la participation de plus de 800 acteurs, administrations publiques, professionnels, entreprises et citoyens, dont a émergé le plan national pour la réhabilitation des édifices, établissant la feuille de route vers un parc bâti plus efficace et climatiquement neutre.



HF : Se doter d’un pack de politiques publiques est nécessaire pour promouvoir ce que peut et doit l’architecture aux objectifs sociétaux, mais aussi pour affirmer que cette expression de la culture doit être considérée en elle-même. En France, nous porterons l’anniversaire de la loi sur l’architecture, qui fêtera ces 50 ans l’an prochain, de façon très active, en accompagnant l'écosystème dans ses initiatives. La stratégie nationale pour l’architecture, édictée en 2025, donne le cap et les orientations prioritaires d’ici 2029. Elle s’articule avec les plans des autres ministères dont les politiques impactent " l'art de bâtir ou l'architecture ".



Au niveau européen, nous constatons une dynamique commune, à travers nos réunions semestrielles entre homologues ou l’élaboration de lois, stratégies et cadres réglementaires, au sein de chaque pays. Le New European Bauhaus ou la déclaration de Davos en témoignent. L’architecture est clairement perçue comme un bien commun, un legs historique, mais aussi une industrie créative et culturelle vivante, témoin matériel des valeurs et objectifs de nos sociétés pour ce XXIe siècle.