MATERIAU. La France dispose d'une forêt abondante et bien gérée. Malgré tout, la filière bois est à la peine dans l'Hexagone et les scieries, aux carnets de commandes pourtant pleins, tournent au ralenti. Quelles sont les raisons de ce paradoxe et les solutions proposées par les professionnels inquiets ? Eléments de réponse avec le président et le délégué général de la Fédération Nationale du Bois.

Quinze fédérations, y compris la FFB, l'UFME et Afcobois, signent un appel au Président de la République pour sauver la filière bois. Et en particulier celle du chêne, l'arbre représentatif de la forêt française, comme l'explique Philippe Siat : "La France est la première chênaie d'Europe et la troisième du monde. La demande mondiale est forte et les carnets de commandes sont remplis. Pourtant, les scieries françaises manquent de chênes car 25 à 30 % des grumes partent à l'étranger". A cause de cette explosion des exportations de bois brut, qui ont été multipliées par dix en 10 ans pour atteindre les 500.000 m3/an, et à cause d'une récolte régulièrement en baisse (-400.000 m3 sur la même période), les prix explosent et les entreprises françaises peinent à trouver de la matière première. Elles ne tournent ainsi qu'à 60 % de leurs capacités.

 

Valérie Deschazeaux, qui dirige une scierie dans la Saône, raconte : "Il y a un problème d'approvisionnement. Nous ne travaillons que 4 jours par semaine, en arrêtant le jeudi soir. Et nous avons investi 4 M€ dans notre outil de production… Nos clients, qui produisent des parquets ou des meubles, commencent déjà à se faire du souci. Toute la filière est en péril". La FNB estime qu'en tout, 26.000 emplois sont menacés dans la filière chêne. Philippe Siat déclare : "C'est un produit durable, multigénérationnel, qui nécessite une politique de moyen et de long terme". Car la ressource, contrairement aux résineux à croissance rapide, nécessite plusieurs générations pour arriver à terme.

 

Un protectionnisme intelligent fortement souhaité

 

La fédération nationale plaide donc pour que la transformation des grumes soit faite sur place, en France, afin que la valeur ajoutée reste dans les territoires. Nicolas Douzain, le délégué général de la FNB apporte quelques précisions chiffrées : "C'est une perte de valeur : une grume se négocie à 150 €/m3, un premier sciage à 800 €/m3 et une marqueterie à 1.100 €/m3 ! D'où des pertes de recettes fiscales, de charges sociales, d'emplois… Un formidable gâchis économique". Mais comment relocaliser cette production sur place et éviter l'hémorragie de cet or vert qui revient ensuite en France à un prix plus élevé ?

 

Les membres de la fédération répondent : "Il faut sauver la ressource, comme le font les Etats-Unis, au moyen de quotas, la Russie, qui a instauré une supertaxe à l'export, ou l'Ukraine, qui interdit toute exportation… En tout, 180 pays du globe le font ! Il faut une forme de protectionnisme et approvisionner en priorité les scieries françaises, comme l'Allemagne le fait dans ses Länder". La FNB, soutenue par la quinzaine d'autres organismes professionnels, avance donc un ensemble de propositions ciblées : des mesures pour faire face à l'urgence de la situation dans les mois qui arrivent, et d'autres plus structurelles pour inscrire le bois dans un grand plan de développement industriel qui prendra une décennie.

 

Un appel au président Macron

 

Tout d'abord, les professionnels demandent l'adhésion générale de tous les opérateurs de la forêt au label "Transformation UE" qui promeut la transformation du bois brut au sein de l'Union européenne. Ensuite, la mise en place de quotas d'exportation, par essence et par qualité. Un registre des exportateurs devrait également être instauré afin de mieux réaliser la traçabilité du matériau. Des mesures phytosanitaires et un système de redevance fiable, favorisant l'exportation de produits à valeur ajoutée, sont également réclamés. La FNB demande aussi que les aides soient conditionnées à la valorisation effective de la ressource sur le territoire national. Un rôle de médiateur des relations commerciales du bois pourrait également être créé, à l'image de ce qui a été fait dans l'agriculture. Toutes ces mesures visent en fait à rééquilibrer l'approvisionnement des entreprises françaises tout en favorisant l'exportation de produits d'une plus grande qualité. La filière espère un gain de 200 M€/an.

 

A plus longue échéance, la FNB demande que la priorité soit donnée à la production pour permettre à toute l'industrie du bois de devenir auto-suffisante en volume et qu'elle puisse exporter l'excédent. L'utilisation de ce bois "made in France" devra être favorisée dans les marchés publics ou assimilés. La filière espère un soutien clair au développement d'autres usages, comme le bois énergie ou la production de papier et de panneaux. Il est également recommandé de déclarer la replantation priorité nationale en assurant son financement (150 M€/an) afin de parvenir à 500.000 hectares replantés en 2028 (+3 % de surface forestière). Une superficie qui servira notamment à capter du carbone. Afin d'aider les entreprises à continuer à investir dans leur outil de production, un fonds de dotation pourrait être créé et l'accès au PIA devrait être facilité. La FNB espère également un prolongement du dispositif Macron de suramortissement qui avait permis de renouveler des matériels.

 

Tous les acteurs espèrent maintenant une réponse de l'Elysée en se remémorant les paroles de celui qui était alors candidat à l'élection présidentielle, en avril 2017 à Châtellerault : "Alors qu'on a l'une des plus grandes et plus belles forêts d'Europe, on importe des produits finis en bois, c'est une aberration complète. On ne valorise pas notre forêt, le coût carbone est négatif alors que sur le plan environnemental et économique on devrait être gagnant". Il avait alors promis de lancer un plan de modernisation des scieries.

 

La filière chêne en quelques chiffres :
26.000 emplois directs
550 entreprises en France (contre 900 en 2005)
1,25 million de m3 de grumes disponibles en 2017 (contre 2,45 millions en 2007)
1 emploi pour 10.000 m3 exportés contre 10 à 20 emplois pour le même volume mais transformé en France
4 régions en tête : Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est, Centre-Val de Loire, Nouvelle Aquitaine
Lames de plancher, parquets, lambris, menuiseries d'escaliers, meubles, charpentes et bois sous rail forment les principaux débouchés en France

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