Dans un monde de consommation effrénée - et de gaspillage des ressources - comment rendre acceptable, voire désirable, la sobriété énergétique ? La seule réponse technologique pourrait-elle être la solution, ou, au contraire, un véritable changement de culture est-il nécessaire ? Pierre Radanne (président de l'association 4D) et Alain Maugard (président de Qualibat), invités par l'OID, débattent de ces questions et apportent leur éclairage.

Gérard Degli-Esposeti, président de l'Observatoire Immobilier Durable (OID), était l'organisateur d'une table ronde portant sur "l'acceptabilité sociétale de la transition écologique". Pour lui, l'approche techno-centrée actuelle rendrait secondaire la sobriété pourtant nécessaire à un retour à l'équilibre. Il résume : "Il y a une tendance à tout déléguer à la technique. Or tout ne peut se résumer à de simples changements technologiques : il faut un véritable changement de culture".

 

Afin de disserter sur ces questions, l'OID a invité plusieurs spécialistes dont Pierre Radanne, président de l'association 4D ("Dossiers & débats pour le développement durable") et ex-président de l'Ademe, qui a livré sa réflexion : "Alors que des choses progressent, on a le sentiment que ça n'avance pas. Les filières énergétiques progressent, les standards d'efficacité progressent, mais le phénomène d'appropriation de la transition va prendre des décennies. Elle s'étalera sur plus d'une génération". Le spécialiste des questions environnementales note plusieurs points positifs, dont la structuration du discours politique, malgré les alternances. Il énumère les lois et textes successifs (loi POPE, Grenelle, loi de Transition énergétique, Accords de Paris sur le climat) qui tracent un cheminement désormais bien établi. "Mais maintenant, il faut passer à l'action, passer des négociateurs aux opérateurs", assène Pierre Radanne, qui voit évoluer la société et les modes de consommation. "Il y a une optimisation de l'espace et du temps : il y a la densification urbaine, la fluidification et l'accélération des processus, le partage… Le résultat est que le capital tourne tout en ayant un usage social plus fort. Mais l'écriture n'est pas suffisante pour mettre en mouvement les acteurs économiques", raconte-t-il, évoquant également des résistances très fortes à la transition émanant des anciennes filières énergétiques (pétrole et nucléaire en tête).

 

Une formation continue aux bonnes pratiques écologiques

 

"Il y a aussi une faiblesse de la culture de la transition en France, un pays centralisé où tout doit se régler du haut de l'autorité. Nous n'avons pas la culture du compromis et de la concession, contrairement à l'Allemagne, par exemple", poursuit le président de 4D. "Or, ancien et nouveau doivent cohabiter, les changements seront extrêmement progressifs". Afin d'accélérer les choses, il aurait, au cours de sa carrière, proposé que l'argent public serve de garantie pour des emprunts servant à relancer le secteur du bâtiment notamment, encore à l'image de ce qu'il se passe outre-Rhin. "Mais il n'y a pas de comptabilité accessible aux citoyens de leurs émissions liées à leurs modes de vie. Il faut donc passer une alliance avec les gens ! Et faire un énorme effort d'éducation populaire", martèle le spécialiste. Selon lui, le discours devra être simple et rassurant, et devra construire un récit individuel et non plus collectif. Il plaide pour des approches "bottom-up", où les initiatives partent des individus, de la base. "Toute personne - quelle que soit sa richesse - devra voir ses conditions de vie s'améliorer", assure Pierre Radanne, qui estime nécessaire de passer d'une logique d'égalité de moyens (les mêmes aides pour tous les citoyens) à une logique d'égalité de résultats (en aidant davantage les plus démunis à atteindre de meilleures performances).

 

Une évolution aussi motivée par la recherche de confort ?

 

Alain Maugard, le président de Qualibat, est d'accord : pour lui aussi, la demande sociale sera le moteur de la transition écologique. "Ça ne marchera que si on en a envie et qu'on décide de faire la transition plutôt qu'elle ne soit imposée", résume-t-il. Il parle "d'utopie réaliste" qui nécessite une vision, et dont l'épicentre sera la ville, où se concentrent 80 à 90 % de la population. "Mobilité, mixité, proximité, échanges… autant d'évolutions des usages qui sont apparues non comme une offre structurée mais comme une réponse à une demande de la société", fait-il valoir. Vantant le concept de bâtiment à énergie positive, qui est une construction intelligente qui produit et consomme à la fois, il glisse vers les notions d'autoproduction et d'autoconsommation et vers l'idée d'agilité, permettant de jongler entre différentes ressources. "La ville, c'est la densité. Et donc l'intensification des interactions. D'où le renouveau des phénomènes de proximité, l'agriculture urbaine qui redonne force à la production territoriale", poursuit Alain Maugard. "Il ne faut pas sous-estimer la demande de confort. Sobriété, écologie ET confort. Vivre à 19 °C en hiver, c'est moins bien qu'à 21 °C. Et la climatisation en été ne doit pas être une question taboue. Le réel challenge est de faire du Bepos avec plus de confort", s'amuse-t-il. Quant à la question du parc immobilier existant, il tempête : "Il se transformera rapidement s'il devient vite obsolescent par rapport au neuf. C'est ce décalage qui créera un besoin d'évolution".

 

Un sentiment que partage Philippe Pelletier, le président du Plan Bâtiment Durable. Selon l'avocat, la question des économies d'énergie ne devrait plus être la seule motivation pour lancer des travaux de rénovation. "Il y a aussi des aspects liés à la valeur patrimoniale, au confort ou à l'adaptation à une population vieillissante. La plupart des gens ont un de ces leviers", énumère-t-il. Chaque individu se sentant concerné, la transition pourra se faire à travers toute la société. Pierre Radanne conclut : "Le réchauffement global est une question planétaire dont la réponse est nationale et la mise en œuvre, locale".
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