Quoi qu'il en soit, l'évolution réglementaire à venir aura nécessairement des conséquences sur les manières de faire et sur l'économie du secteur. Philippe Boussemart, président du Groupement du Mur mantau, qui regroupe de nombreux professionnels de l'ITE, se félicite pour sa part des pistes annoncées. Mais attend des actes de la part du gouvernement. "Le rapport du CSTB est bien fait", nous explique-t-il. "Je remarque plusieurs points importants. Déjà, la volonté d'améliorer les règles de sécurité pour la rénovation. Mais aussi, l'audit à réaliser sur les bâtiments de quatrième famille, sur lesquels il y a eu des interventions en ITE sans que la réglementation soit clairement établie. Le CSTB évalue le nombre de bâtiments concernés à 10-15.000." Les habitants concernés doivent donc se compter en centaines de milliers. Le CSTB est actuellement en train de récolter les informations, et l'estimation finale devrait être rendue publique dans les prochains mois.

 

Un vide réglementaire existait sur l'ITE

 

Le Groupement du Mur manteau explique d'ailleurs à Batiactu qu'il avait identifié le vide réglementaire qui existait en matière de sécurisation des ITE. Ce qui avait amené la profession à rédiger un guide, publié en avril 2016 (disponible ici). "Nous apprécions la volonté du CSTB de rendre obligatoires les préconisations contenues dans ces guides de bonnes pratiques", ajoute Philippe Boussemart. "Nous attendons à présent des pouvoirs publics qu'ils passent à l'action ! Il ne faudrait pas qu'un sinistre arrive en France alors que le rapport du CSTB a été mis sur la table."

 

Vers une montée en puissance des essais Lepir ?

 

Une autre évolution à venir pourrait être la montée en puissance des tests en grandeur nature de résistance au feu, de type Lepir. Le CSTB préconise en effet de "renforcer les exigences sur les façades et l'isolation en prescrivant notamment l'application de l'IT249 [mise à jour en 2010, NDLR] aux bâtiments de 3ème et 4ème famille". Ce qui fait dire à Julien Bagnard, responsable études et développement chez Myral (solutions d'habillage et d'isolation par l'extérieur des façades), que les tests Lepir devraient théoriquement devenir aussi importants pour une entrée sur le marché d'un produit qu'un avis technique du CSTB.

 

Ce qui n'aurait visiblement pas pour conséquence de banir les isolants combustibles. "Ce qui fait l'efficacité et la résistance au feu d'une ITE, c'est l'ensemble du système, pas seulement le fait de disposer des éléments combustibles ou non", explique-t-il à Batiactu. "Avec des solutions comprenant du polyuréthane, on a de très bons résultats", ajoute-t-il. Ainsi, à l'avenir, peut-être que les seules solutions à rester sur le marché seront celles ayant pu prouver une certaine résistance aux flammes en grandeur nature, quelle que soit les matériaux employés. Les autres disparaîtraient.

 

L'effet cheminée provoqué par la lame d'air

 

Pour Julien Bagnard, si le feu peut se propager si vite sur des façades, c'est à cause de l'effet cheminé provoqué par une lame d'air (destinée initialement à stopper l'humidité). "Mon pari, c'est qu'à l'avenir on aura du mal à être compatible avec une lame d'air en matière de sécurité incendie. Pour moi, la grosse partie du risque vient de là." "Il faut que cette lame d'air reste parfaitement bridée tout au long de la vie d'un ouvrage sur lequel interviennent, année après année, une foule d'acteurs : les entreprises de mise en oeuvre, des agents d'entretien, les sociétés d'électricité, de plomberie, etc. Sans pour autant que les employés ait les compétences et soit sensibilisé au rôle primordial des dispositifs de protection incendie", affirmait aussi Julien Bagnard sur le site de Myral.

 

Et les soldats du feu, qu'en pensent-ils ? Demandent-ils l'arrêt de l'utilisation de ces isolants combustibles en façade ? "Le vrai souci, c'est qu'il n'y a pas de contrôles sur les bâtiments d'habitation de familles 3 et 4. En quatrième famille notamment, il faudrait un contrôle sur la bonne application initiale du texte. Je dirais que dans 80% des cas la réglementation est bien appliquée, dans 20% des cas, non, pour des raisons de technique ou d'économies", affirme-t-il auprès de Batiactu. Mais la question de la combustibilité des matériaux n'est pas forcément le point le plus crucial pour les pompiers. "Il faut bien sûr faire évoluer les matériaux, sans forcément en interdire certains, mais aussi progresser en matière de compartimentage tous les un ou deux niveaux pour éviter que le feu ne se propage trop rapidement." Le commandant Rémy estime aussi que la réglementation incendie est trop complexe, pas assez claire dans ses préconisations fondamentales. "Les architectes ont raison de dire que c'est trop complexe : on leur demande trop de choses ! Il faudrait également enseigner les bonnes pratiques au grand public, pour que les usagers réagissent mieux en cas de sinistres. C'est même l'essentiel : faire en sorte qu'ils installent au bon endroit les détecteurs de fumée, mais également leur apprendre par exemple à quitter un bâtiment en feu en fermant leur porte derrière eux. Si quelques préconisations de ce type avaient été mises en oeuvre à la tour Grenfell, il n'y aurait pas eu autant de morts !"

 

L'Australie envisage d'employer des méthodes radicales

 

D'autres sociétés, produisant des isolants incombustibles, tels que la laine de roche, persistent à penser que la propagation du feu ne doit pas être seulement ralentie, mais tout simplement rendue impossible. "Le temps moyen d'intervention des pompiers est de vingt minutes. Et ce temps suffit au feu pour se propager, car certaines façades ont un comportement imprévisible en la matière, comme celle de Grenfell. Et il y a un vrai problème en quatrième famille, sans parler de la troisième", affirme Bruce Le Madec, spécialiste protection incendie chez Rockwool (laine de roche*) à Batiactu. "Au-delà de 28m, à mon avis, il faut des produits incombustibles en façade. Par ailleurs, le rapport du CSTB est très bon, mais il n'insiste pas assez sur la question de l'entretien des systèmes ITE dans le souci de maintenir leur performance face au feu."

 

Reste à présent aux pouvoirs publics à établir leur propre hiérarchie des priorités et d'ouvrir un chantier réglementaire qui prendra probablement deux ou trois ans à être finalisé. L'Australie, quoi qu'il en soit, envisage d'interdire "urgemment" l'importation, la vente et l'utilisation de panneaux composite contenant un coeur en polyéthylène (comme ceux utilisés sur la tour Grenfell).

 

*Erratum.Dans un premier temps, Batiactu avait indiqué "laine de verre".
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