ECHANGES. Pour sa première réunion de travail sous la présidence de Cédric Villani, l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques s'est interrogé sur les moyens du bâtiment à relever les défis de l'innovation. Les députés et sénateurs ont auditionné un panel d'experts des mondes académiques et industriels.

Cédric Villani, mathématicien de renom et récent député de La République En Marche, a présidé ce mercredi 26 juillet 2017, sa première réunion de travail à la tête de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst). Une séance portant sur la thématique de l'innovation dans le bâtiment, comme il l'explique : "Il était important de faire cette réunion, centrée sur la question si importante de l'énergie et du bâtiment". Le président a brièvement rappelé les enjeux de ce sujet : "Le secteur représente 40 % des consommations d'énergie et 25 % des émissions de CO2. Les objectifs ambitieux de réduction fixés par la loi de Transition énergétique pour la construction neuve et le parc existant ne seront pas faciles à tenir". Avant d'évoquer un rapport de ses prédécesseurs à l'Opecst, Jean-Yves Le Déaut et Marcel Deneux, qui fustigeait en 2014 l'évaluation de l'innovation, notamment par le CSTB : "Il parlait de thérapie de choc. Est-elle en cours ?", s'est interrogé Cédric Villani.

 

Mobiliser davantage de crédits publics et privés pour la R&D

 

Francis Allard, du Laboratoire des sciences de l'ingénieur pour l'environnement, spécialiste des questions de l'énergie dans le bâtiment, est intervenu pour poser le décor : il a déploré que le secteur du bâtiment, générant un chiffre d'affaires de 130 Mrds € par an, n'alloue que 0,1 % de ce montant à la R&D, contre 2 % en moyenne dans les autres industries. "Pourtant les enjeux sociétaux reposent sur trois problèmes majeurs : minimiser la demande d'énergie sans nuire au confort ni à la santé, limiter l'impact environnemental à l'échelle locale et enfin éradiquer la précarité énergétique", énumère-t-il. Pour le spécialiste, le bâtiment constitue un domaine d'application des technologies, qu'il s'agisse de matériaux, de systèmes, de méthodologies, d'instruments et d'outils ou même de comportements. Car, selon Francis Allard, la mobilisation des sciences sociales n'est pas encore assez importante dans le BTP : "Une évaluation des impacts sociaux, sanitaires et financiers globaux est nécessaire", martèle-t-il. Cependant, les recherches se heurtent à des budgets décroissants (seuls 1 à 2 projets par an sont soutenus par l'ANR dans le vaste secteur du bâtiment/urbanisme/mobilité), à des effectifs trop faibles et à des difficultés à mobiliser toute une communauté sur des problèmes pourtant cruciaux.

 

Améliorer la productivité et regagner la confiance des consommateurs

 

Puis, Didier Roux, membre de l'Académie des technologies, a livré le point de vue de l'industrie sur le marché français : "Quels sont les besoins ? Que le client final soit satisfait ! Des études de Que Choisir sur les promoteurs-constructeurs de maisons individuelles et sur la rénovation énergétique et le label RGE montrent qu'ils sont déçus. Il existe un profond décalage avec les autres secteurs de l'industrie". Celui qui a été directeur de la recherche et de l'innovation de Saint-Gobain, poursuit : "L'autre problème est le déficit d'amélioration de la productivité du travail. Elle a été multipliée par 16 dans l'industrie entre 1950 et 2015, mais seulement par 3 dans le bâtiment, et elle est même en recul depuis une quinzaine d'années". Les travailleurs seraient donc de moins en moins productifs et les coûts en deviendraient déraisonnables. Le marché souffrirait d'un manque de confiance entre les consommateurs finaux et les acteurs du secteur. L'expert évoque le rapport au digital et l'uberisation de l'économie, où de nouveaux intervenants viennent s'intercaler entre le client et l'acteur historique. Pour lui, la filière doit s'organiser et travailler avec ses startups et ses grandes entreprises, avant qu'un géant comme Google n'intervienne. Sur la rénovation énergétique, il se montre également critique : "L'objectif est très loin d'être atteint et ce monde vit dans le fantasme de ce qui ne se fait pas…". Didier Roux estime qu'il ne faut pas opposer rénovations passive (pilotage) et active (travaux) puisqu'elles se complètent, de la même façon qu'il juge "ridicule" la bataille entre les énergies et le déséquilibre entretenu en défaveur de l'électricité pourtant décarbonée : "On peut parfaitement chauffer un bâtiment à l'électricité s'il est bien isolé. On se trompe d'objectif".

 

Faciliter les expérimentations

 

Etienne Wurtz, directeur de recherche au CEA-Ines de Chambéry, est ensuite intervenu. Il a rapidement présenté tous les progrès réalisés dans l'isolation des bâtiments, notamment au moyen d'aérogels projetés ou en plaques, ou de menuiseries performantes. Selon lui, avant d'en arriver à une rénovation industrialisée des logements par des équipements et enveloppes intégrées, il sera nécessaire de résoudre les problèmes de gestion des interfaces entre les produits et matériaux. C'est pourquoi il demande un "droit à l'expérimentation" : "Il y a trop peu de droit à l'erreur en France par rapport aux autres pays. Il faudrait faciliter les choses pour accélérer l'innovation et voir des technologies se développer". Selon le directeur de recherche, le déploiement de capteurs photovoltaïques se généralisera à l'ensemble des éléments des bâtiments comme les tuiles et vitrages. Et il regrette la situation problématique du solaire thermique, "pourtant une solution de chauffage et d'eau chaude sanitaire de demain", rejetée en raison de déboires passés. Etienne Wurtz estime enfin que la problématique de qualité de l'air intérieur est pour l'instant étouffée par l'approche bas carbone de la future réglementation environnementale du bâtiment, attendue pour 2020. Autant de sujets que les membres de l'Opecst étudieront sous la houlette de Cédric Villani lors de prochaines réunions.
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