ENTRETIEN. Plusieurs mois après sa nomination, Stéphane Bern, le "monsieur Patrimoine" nommé par Emmanuel Macron, précise sa démarche et son calendrier auprès de Batiactu. Rencontre.

C'est dans un café du huitième arrondissement de Paris que Stéphane Bern a répondu à nos questions, de bonne heure, avant de partir présenter son émission radio quotidienne. Nommé par Emmanuel Macron à la tête d'une mission pour la sauvegarde du patrimoine, il détaille son calendrier et ses projets à Batiactu.

 

Batiactu : Avez-vous hésité lorsqu'Emmanuel Macron vous a confié cette mission sur le patrimoine ?

 

Stéphane Bern : J'ai toujours échangé avec les candidats à l'élection présidentielle à propos de la problématique du patrimoine. Emmanuel Macron a été le plus réceptif d'entre eux. Et quand l'Etat vous propose de vous investir et d'essayer de mettre en oeuvre vos idées, vous ne reculez pas. Ce n'est pas un nouveau sujet pour moi : j'ai une certaine légitimité dans le domaine du patrimoine. François Hollande avait notamment fait appel à moi dans le cadre de la reconstruction de la flèche de la cathédrale de Saint-Denis (lire notre article ici).

 

D'autant plus que nous sommes aujourd'hui à la croisée des chemins : les dotations aux collectivités locales se réduisent, les propriétaires de patrimoine ancien n'ont plus les moyens de l'entretenir. Enfin, la dernière génération ne souhaite plus, bien souvent, reprendre ce patrimoine, notamment du fait des impôts sur la succession et des charges que cela représente. Il faut changer les mentalités.

 

Batiactu : Que proposez-vous pour parvenir à mobiliser autour de ce sujet ?

 

Stéphane Bern : Il faut faire disparaître l'idée que le patrimoine est uniquement une affaire qui concerne les gens riches. La réalité, c'est que les vieilles pierres sont une charge importante dont nous sommes plus dépositaires que propriétaires. J'ai même essayé de convaincre les décideurs politiques à ce que les propriétés historiques ouvertes au public en milieu rural ne soient pas soumises à l'impôt sur la fortune immobilière (Ifi). Mais je n'ai pas été entendu.

 

"En France, nous n'avons jamais autant parlé de patrimoine que ces derniers mois."

 

Batiactu : Comment vous organisez-vous pour travailler sur cette mission, en lien avec le Président de la République et le ministère de la Culture ?

 

Stéphane Bern : J'ai tout d'abord rencontré une centaine de parties prenantes, parmi lesquelles des responsables du ministère de la Culture bien sûr, mais également des associations, des acteurs du patrimoine, des conseillers, etc. C'est une mission présidentielle et non pas gouvernementale. Mais je n'en suis pas devenu pour autant directeur du patrimoine. Je travaille en bonne intelligence avec les responsables en place et main dans la main avec la Fondation du patrimoine, organisme légitime sur ces sujets, qui sera le bras armé de la mission Bern. Je viens en renfort, bénévolement, pour réaliser ce qu'il est possible de faire, puis je partirai. Ma mission est double : répertorier tous les monuments qui sont en péril en France, et trouver des formes innovantes de financement. Je constate en tout cas que l'on n'a jamais autant parlé du patrimoine en France que ces derniers mois.

 

Batiactu : Sur quelle typologie de bâtiments avez-vous notamment été alerté ?

 

Stéphane Bern : Les églises en premier lieu. Nous en sommes arrivés là car leur rénovation n'est plus un enjeu électoral. Les communautés de communes se retrouvent avec plusieurs églises à rénover, et elles n'en ont pas les moyens. A Dieppe, vous en avez par exemple deux immenses qui souffrent énormément. Les premiers signalements concernent très peu de châteaux privés, mais plutôt des biens appartenant à des collectivités locales. Les propriétaires privés sont moins enclins à solliciter l'Etat.

"Nous devons donner une deuxième vie à ces monuments."

 

Batiactu : Votre mission aboutira-t-elle à la remise d'un rapport au Président ?

 

Stéphane Bern : Cela n'est pas prévu, mais je compte le faire tout de même ! Il faut trouver de nouvelles méthodes de financement, car l'Etat ne peut pas tout. Il met chaque année 350 millions d'euros sur la table. C'est considérable, mais cela ne permet pas de régler tous les problèmes. Parmi les pistes de sauvegarde du patrimoine nous avons lancées par exemple le loto du patrimoine, il y a le crowdfunding, mais il faut également réfléchir à la solution d'une deuxième vie pour ces monuments. Il est possible de les transformer en lieux de coworking, de cérémonies de mariage, de tournage pour le cinéma ou la télévision, ou encore des locaux pour start-up... Tous ne sont pas destinés à devenir visitables. Ces enjeux sont d'autant plus importants que 500.000 emplois sont liés au secteur du patrimoine. Et il en va aussi de la revitalisation des centres-bourgs : 50% des monuments sont situés dans des communes de moins de 2.000 habitants. Je vais rencontrer dans les jours à venir le ministre de la Cohésion des territoires, Jacques Mézard, à ce sujet.

 

Batiactu : Justement, sur le loto du patrimoine, où en est ce projet ?

 

Stéphane Bern : Nous constituons actuellement le comité de sélection. Il sera composé de moins d'une dizaines de membres, car j'ai à coeur de ne pas créer d'usine à gaz. Pour la première année, nous avons reçu 2.000 dossiers de candidatures, dont 1/3 du privé et 2/3 du public. Pour la première année, qui devrait permettre de lever 25 millions d'euros, nous allons sélectionner une centaine de monuments, dont quatorze emblématiques (un par région, et un en outre-mer). Le choix sera fait en fonction de l'urgence à intervenir. Il s'agit de châteaux, bâtiments du patrimoine religieux, maisons d'illustres personnages, ruines architecturales, patrimoine du vingtième siècle, patrimoine industriel et ouvrier...

 

"Le loto pour le patrimoine, ce n'est que le début de mon action"

 

Batiactu : Quand le choix sera-t-il opéré ?

 

Stéphane Bern : Nous aurons deux réunions de commissions importantes en janvier. Le tirage du loto, lui, aura lieu en septembre 2018. Les monuments emblématiques régionaux seront indiqués sur les billets, de manière à ce que les participants perçoivent l'enjeu de proximité. Mais j'insiste sur le fait que cette initiative, pour moi, ce n'est que le début ! Il y en aura d'autres.

 

Batiactu : Quels sont vos autres projets ?

 

Stéphane Bern : Nous allons mettre sur pied d'autres opérations qui rapporteront des financements. Toujours en prenant soin à ce que l'investissement de départ soit minimal, tout en assurant un résultat maximal. Nous avons par exemple un projet de livre dans lequel trente grands écrivains écrivent sur le patrimoine.

 

Batiactu : Comptez-vous impliquer les professionnels de la construction ?

 

Stéphane Bern : On peut effectivement songer à l'investissement d'industriels du bâtiment dans ma mission. Pourquoi ne pas créer un fonds de dotation des professionnels, pour soutenir la mission ? Cela représenterait une force de frappe importante. Et ils ont tout à y gagner.

"La joliesse des centres-bourgs, cela concerne tout le monde. Or, il y a des verrues dans tous les villages."

 

Batiactu : Reste également le problème de la complexité normative dans le cadre de ces opérations de rénovation du patrimoine...

 

Stéphane Bern : Effectivement, et j'aimerais que l'on avance sur cela ! Mais il faudrait déjà que des crédits soient distribués. La complexité normative décourage le moindre maire de commune. Ils souhaiteraient être accompagnés par des assistants à la maîtrise d'ouvrage, mais encore faudrait-il avoir les moyens pour les payer. La réglementation a également pour effet de rendre compliquées les procédures d'auto-réhabilitation. Il y a pourtant de quoi faire avec des associations de bénévoles telles que Rempart.

 

Batiactu : Ce qui semble encourageant, c'est que des monuments emblématiques tels que le mont Saint-Michel exercent toujours beaucoup de fascination sur le public...

 

Stéphane Bern : Oui, mais il ne faut pas oublier le patrimoine de proximité. Les gens doivent prendre conscience du fait que le patrimoine n'est pas l'affaire de l'Etat, mais notre affaire à tous. La joliesse des centres-bourgs, cela concerne tout le monde. Or, il y a des verrues dans tous les villages. J'encourage les maires à rénover davantage, et à aider à rénover les fermes et les bâtiments en centre ville.

 

"Il ne restera rien de mes émissions à la télé et à la radio. La seule chose que j'aurais peut-être réussi à faire, c'est de sauver des vieilles pierres."

 

Batiactu : Quel serait votre message aux professionnels du BTP ?

 

Stéphane Bern : Tous ensemble, essayons de redonner un élan au patrimoine en utilisant des matériaux nobles et en redonnant le goût de la qualité. Plutôt que de chercher à vendre tout de suite des solutions bas de gamme, donnons la priorité au long terme. Ma devise, c'est que cela coûte trop cher d'acheter pas cher ! La qualité permet la durabilité, à l'inverse des solutions moins-disantes. A titre personnel, je me suis endetté à vie pour sauver et réhabiliter une propriété historique, qui est ouverte au public. J'ai choisi le mieux-disant, tout en choisissant le meilleur rapport qualité-prix. Par cette démarche, je donne l'exemple. Je n'apporterais rien dans l'autre monde, il ne restera rien de mes émissions à la télé et à la radio. La seule chose que j'aurais peut-être réussi à faire, c'est de sauver des vieilles pierres, sauver un monument au vingt-et-unième siècle. Et cela mérite de faire des efforts !

 

 

Stéphane Bern, le "monsieur patrimoine" d'Emmanuel Macron
Journaliste, écrivain, présentateur télé, animateur radio, producteur et comédien, Stéphane Bern est notamment connu pour ses émissions "Secrets d'histoire", qui permettent notamment aux téléspectateurs de découvrir la richesse du patrimoine immobilier français. Dernier ouvrage publié : La Renaissance, aux éditions Albin Michel (2017).
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