ENTRETIEN. Jacques Chanut, président de la Fédération française du bâtiment, se dit "inquiet et agacé" de la manière avec laquelle le Gouvernement prend ses décisions concernant le projet de budget pour 2018. Il explique à Batiactu pourquoi.

Près de deux mois après les 24 Heures du bâtiment, évènement durant lequel Emmanuel Macron avait rassuré les professionnels du secteur, l'inquiétude est de nouveau de mise du côté de la Fédération française du bâtiment (FFB). En cause, le projet de budget pour 2018. Jacques Chanut, son président, nous en dit plus.

 

Batiactu : Le projet de loi de finances pour 2018, tel qu'il est en train de se dessiner, convient-il aux professionnels du bâtiment ?


Jacques Chanut : Nous sommes inquiets, et même agacés. Car nous identifions une forte tentation, du côté de Bercy [ministère de l'Action et des Comptes public, NDLR], de reculer sur deux engagements majeurs du Gouvernement. Le premier d'entre eux, c'est le soutien à la transition énergétique. Quand vous retirez les fenêtres du Crédit d'impôt pour la transition énergétique (CITE) au 1er juillet 2018, vous condamnez les Français, notamment les plus modestes, à ne plus avoir accès à la rénovation énergétique. Car le remplacement des fenêtres est l'action privilégiée des ménages qui veulent améliorer l'efficacité énergétique de leur logement, pour des raisons de coût et de visibilité.

 

"Quand vous retirez le remplacement des chaudières du CITE, vous accentuez la fracture territoriale." J. Chanut

 

Batiactu : Et quel est l'autre engagement que le Gouvernement vous semble perdre de vue ?


Jacques Chanut : Il s'agit de la question de la cohésion des territoires. Quand vous retirez le remplacement des chaudières du CITE, y compris les équipements à haute performance énergétique, que cela soit au 1er janvier 2018 ou au 1er juillet 2018, vous accentuez la fracture territoriale. Pourquoi ? Parce que ce mode de chauffage est le plus utilisé dans les territoires ruraux. Le Gouvernement semble n'avoir qu'une vision comptable de la situation. Ces deux décisions vont à l'encontre des discours des ministres Nicolas Hulot et Jacques Mézard. Nous espérons à présent que Matignon trouvera une solution convenable.

 

Batiactu : Sur les fenêtres et le CITE, des discussions ont toujours cours. Avez-vous un espoir d'être entendu ?


Jacques Chanut : Bien sûr. Nous proposons l'éradication des simples vitrages sur le quinquennat, en maintenant le CITE dans ce cas précis du remplacement d'un simple vitrage. Mais si c'est seulement pour l'avoir six mois de plus, jusqu'à juillet 2018, c'est un retour en arrière. Par ailleurs, nous ne sommes pas dupes : si ces équipements sont supprimés du CITE en juillet 2018, ils n'y seront pas réintroduits en 2019 lorsque le crédit d'impôt sera transformé en prime !

 

Batiactu : Que proposez-vous donc ?


Jacques Chanut : Nous proposons toujours un maintien du CITE pour les remplacements de simples vitrages, à 15%, et pour les chaudières à haute performance énergétique. C'est une solution qui ferait économiser, d'après nos estimations, entre 600 et 700 millions d'euros aux pouvoirs publics, et qui permettrait d'aider financièrement les plus précaires. Que l'on me cite une autre profession, pragmatique comme la nôtre, qui propose une solution allégeant ainsi le budget de l'Etat.

 

Batiactu : L'administration persiste à penser que le remplacement des fenêtres n'est pas assez efficace au niveau de l'efficacité énergétique...


Jacques Chanut : Nous pouvons échanger indéfiniment des arguments sur la pertinence, ou non, du remplacement des fenêtres. Mais une chose est sûre : ce sont nous, les professionnels, qui côtoyons au quotidien les clients et qui connaissons leurs souhaits. Et ce qu'ils veulent, la plupart du temps, c'est de commencer des travaux de rénovation par le remplacement des fenêtres.

 

"Arrêtons d'avoir une vision uniquement budgétaire et parisienne des dossiers !", J. Chanut (FFB)

 

Batiactu : La piste de réserver le CITE aux bouquets de travaux a également été évoquée. Que vous inspire-t-elle ?


Jacques Chanut : Cela serait une très mauvaise réponse. Vous en connaissez beaucoup, des ménages qui sont prêts à dépenser 30.000 ou 40.000 euros dans un bouquet de travaux ? Nous discutons avec Bercy sur ce sujet, mais aussi avec les parlementaires et les ministères concernés. Arrêtons d'avoir une vision uniquement budgétaire et parisienne des dossiers !

 

Batiactu : Emmanuel Macron avait été rassurant lors des 24 Heures du bâtiment, que la FFB a organisé en octobre dernier. Ressentez-vous qu'il y a eu un revirement, depuis ?


Jacques Chanut : Quoi qu'il en soit, le président de la République avait assuré que l'on ne toucherait pas aux dispositifs qui fonctionnent, et qu'une continuité serait assurée dans les mesures prises. Force est de constater qu'avec le CITE, notamment, nous avons un contre-exemple parfait par rapport à ces intentions.

 

Batiactu : Le Pinel devrait être en partie réintroduit dans les zones B2 et C pour les deux années à venir. Est-ce une satisfaction pour vous ?


Jacques Chanut : Nos promoteurs-constructeurs de LCA-FFB estiment qu'en permettant de construire 6.800 logements en zones B2, grâce au Pinel, vous déclenchez la construction de plus de 30.000 logements. Car, comme vous le savez, les ventes en investissement viennent en plus des ventes aux primo-accédants et de la construction de HLM. Si vous bloquez l'un des trois éléments, le projet dans son ensemble ne se fait pas. Par ailleurs, je rappelle que, dans ces territoires, les besoins d'offre locative en neuf existent ! Il y a beaucoup de logements anciens, à louer, mais ils sont dégradés, voire sont des passoires thermiques. Or, les gens, qu'ils vivent en ville ou à la campagne, veulent louer des logements aux normes, ce qui passe notamment par l'investissement locatif. Nous avons toutefois obtenu qu'une concertation soit lancée sur ces sujets, dans le cadre du Conseil supérieur de la construction et de l'efficacité énergétique [voir encadré ci-dessous, NDLR].

 

Batiactu : En quoi consistera cette concertation ? Quand débutera-t-elle ?


Jacques Chanut : Le CSCEE est là pour donner des avis, et ce serait bien qu'il ait aussi un rôle d'évaluation. Tous les membres du Conseil évalueront ainsi la situation par rapport aux décisions pour le Logement, et nous discuterons sur cette base. Car, pour le moment, les décisions qui sont prises ne me semblent pas être raisonnées.

 

Logement et rénovation énergétique : une concertation menée sous l'égide du CSCEE

 

Le Conseil supérieur de la construction et de l'efficacité énergétique (CSCEE) a fait savoir, par communiqué de presse du 1er décembre 2017, qu'une concertation serait menée sur le projet de loi logement et le plan de rénovation énergétique. Tout en se félicitant de la méthode employée par les pouvoirs publics, les acteurs du CSCEE, sous l'égide de leur président Thierry Repentin, ont signalé quelques points de prudence. "Le texte reste encore perfectible et le Conseil appelle à la vigilance quant aux évolutions à venir notamment sur les mesures portant sur la transformation de bureaux en logements ou sur le développement de la préfabrication. Le Conseil a fait part d'un certain nombre d'interrogations et de propositions, notamment pour simplifier davantage sans pour autant renier les objectifs."
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