ANALYSE. Profitabilité en baisse, coût de la main d'œuvre, difficultés de trésorerie, rallongement des délais de paiement… La crise a durement touché les entreprises de la construction. L'étude de BTP Banque décrit "la lente dégradation du secteur" entre 2008 et 2015.

La santé économique et la profitabilité des entreprises du BTP se sont érodées au cours des huit dernières années. C'est la conclusion de l'étude BTP Banque (filiale du Crédit Coopératif) qui a suivi, sur toute la période, un large échantillon de près de 4.000 entreprises du gros et du second œuvre, ainsi que des travaux publics (voir l'encadré). Selon les conclusions des analystes, à la fin de 2015, la trésorerie des entreprises restait extrêmement fragile, les obligeant à recourir aux crédits de trésorerie pour financer leur activité.

 

Moins de valeur ajoutée = moins de rentabilité

 

Entre 2008 et 2015, la valeur ajoutée des entreprises du BTP, qui exprime la richesse économique créée, s'est effritée, passant d'un peu plus de 41 % pour les trois secteurs, à 40,2 % pour les travaux publics et le second œuvre et même seulement 38 % pour le gros œuvre. Si la situation s'est stabilisée en 2015 pour les deux premiers secteurs, il n'en va pas de même pour le gros œuvre. L'étude précise qu'elle est la conséquence de plusieurs facteurs : "Une activité sous tension selon les régions qui favorise une concurrence vive entre les entreprises et impacte les marges qui ne cessent de baisser, l'agressivité liée à la mise à disposition de main d'œuvre étrangère (travailleurs détachés) et l'augmentation du prix des matières premières". Sur la période étudiée, une part croissante de cette valeur ajoutée serait également consommée par les frais de personnel : elle atteignait presque 89 % de la valeur ajoutée pour les activités de second œuvre (+6 % entre 2008 et 2015), 88 % pour celles du gros œuvre (+8 %) et 82 % pour les travaux publics (+6 %). "Cette évolution est d'abord la conséquence de la baisse constatée de valeur ajoutée, mais également une difficulté pour les entreprises à adapter leur outil de production à l'activité", notent les auteurs de l'étude qui soulignent que la situation, qui s'est dégradée entre 2008 et 2012, s'est ensuite stabilisée sur les trois exercices suivant, grâce "aux mesures prises par les entreprises".

 

La profitabilité des entreprises (rapport de l'excédent brut d'exploitation sur la valeur ajoutée) a été fortement réduite. Elle est passée à 15,4 % pour les TP (-3,4 points en huit ans) mais elle est désormais sous les 10 % pour le gros œuvre (-6,6 points) et le second œuvre (-4,8 points). La rentabilité moyenne (rapport entre le résultat net et le chiffre d'affaires) a donc été mise à mal, particulièrement entre 2008 et 2009. Aujourd'hui elle semble stationnaire à 1,8 % pour les travaux publics (-0,7 points sur huit ans), 1,6 % pour le second œuvre (-1 point) et 1,4 % pour le gros œuvre (-1,7 points). L'étude résume : "La faiblesse des résultats ainsi constatée sur les quatre dernières années empêche les entreprises de renforcer leur structure financière et devient un frein à la politique d'investissement". Le nombre d'entreprises en situation de perte a doublé, au plus fort de la crise (2008-2009), puis a légèrement diminué jusqu'en 2013, moment où la tendance est repartie à la hausse. Comme pour les autres indicateurs, les travaux publics semblent moins affectés (16,8 %) que le gros (18,2 %) et le second œuvre (18,6 %).

 

Une productivité accrue

 

Mais tout n'est pas sombre. La productivité, par exemple, a augmenté entre 2008 et 2015. Après un creux entre 2009 et 2010, "pendant lequel les entreprises n'avaient pas pu adapter l'évolution de leur outil de production - et donc leurs effectifs - à leur activité", cette productivité s'est redressée et dépasse aujourd'hui les niveaux d'avant-crise. Elle atteint les 154,4 k€/effectif propre dans le gros œuvre (+11,5 k€), 150,6 k€ dans les travaux publics (+1,1) et 140,1 k€ pour le second œuvre (+9,2). Et le coût de la main d'œuvre est resté remarquablement stable sur toute la période. Il oscille aux alentours de 29 % dans le gros œuvre, 30 % dans les travaux publics et 32 % dans le second œuvre. "Curieusement, l'intérim ne semble pas être une réelle variable d'ajustement. Cette stabilité confirme que la dégradation se situe au niveau de la valeur ajoutée sous le double effet de la pression sur les prix et la hausse des matières premières", assurent les auteurs. En revanche, les délais clients moyens restent très élevés, avec 85 jours dans le gros œuvre, 90 dans le second œuvre et 91 dans les travaux publics. La banque précise : "Une analyse spécifique sur 50.000 factures (…) fait apparaître un délai moyen client de 52 jours en marché public et de 60 jours en marché privé. Il s'agit de délais réels constatés entre la date d'émission d'une situation de travaux ou d'une facture, et sa date de règlement, lorsqu'il n'y a aucun litige ou différend entre le maître d'ouvrage et l'entreprise". Du côté des délais fournisseurs, l'application de la loi de Modernisation de l'Economie a permis de les abaisser entre 2008 et 2014. Cependant, ils sont repartis à la hausse en 2015 et dépassent les 68 jours dans le second œuvre, 69 jours dans le gros œuvre et atteignent presque les 79 jours dans les travaux publics.

 

La trésorerie nette des entreprises s'est donc dégradée de 2009 à 2012, avec un léger mieux en 2013, mais une nouvelle baisse en 2014-2015. En jours de production, elle n'est plus que de 19,2 dans le second œuvre, et de 21 jours dans les deux autres secteurs. "Cette évolution est la conséquence de la structure financière qui s'érode, des comptes clients trop lourds et des difficultés à encaisser les créances", précise l'étude. Claude Lavisse, président du directoire de BTP Banque conclut : "Dans ce contexte de reprise des volumes, mais de prix et de marges encore faibles, les entreprises doivent plus que jamais rester vigilantes sur la gestion de leur trésorerie qui demeure le 'nerf de la guerre' pour accompagner leur croissance d'activité".

 

Méthodologie :
Enquête menée auprès de 4.000 entreprises dont le chiffre d'affaires est compris entre 0,5 et 150 M€ : 660 entreprises de travaux publics (4 Mrds € de CA cumulé), 1.055 entreprises de gros œuvre (7 Mrds €) et 2.280 entreprises de second œuvre (11 Mrds €). Parmi ces dernières, on recense : 280 entreprises de menuiserie (2 Mrds €), 370 entreprises de métallerie (2 Mrds €), 390 entreprises de charpente couverture isolation (2 Mrds €), 660 entreprises de corps d'état techniques (3 Mrds €) et 580 entreprises de finition (2 Mrds €).
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